LA CAVERNE

LA CAVERNE

PIÈCE INSPIRÉE DU MYTHE ÉPONYME, D'APRÈS JOSÉ SARAMAGO

Dans une société futuriste, les publicités sont devenues un moyen de contrôle de la pensée et le capitalisme a vampirisé le monde, au point de détruire un à un tous les artisans locaux. Face à un gigantesque quartier d’affaires dirigé par un despote, une famille de faïenciers tente tant bien que mal de lutter pour sa survie et celle de sa production.

DISTRIBUTION

Cyprien Palude, leader de la famille, patron de la Faïencerie Palude.
Martha Chanfrein, fille unique de Cyprien.
Marceau Chanfrein, époux de Martha et gendre de Cyprien.
Isaure Follet, voisine et employée de Cyprien.
Le Directeur Général des Ventes (DGV) du Quartier d’Affaires.
La Voix, présidente du Quartier d’Affaires.

SCÈNE 1

LA VOIX. Un jour, je me suis posé une question. Seule, dans un restaurant où j’avais l’habitude d’aller, à l’heure du repas. Seule, dans ce restaurant je me suis posé cette question. Cette question, je n’y ai pas répondu immédiatement. Cette question je l’ai laissée en suspens, j’ai regardé autour de moi les autres personnes, le type de personnes que l’on croise dans les restaurants où on a l’habitude d’aller. Cette question me concernait et les concernait et vous concernait aussi. Cette question je ne l’ai jamais formulée à voix haute avant aujourd’hui, toujours dans ma tête comme ce jour dans ce restaurant où je me suis posé cette question. Cette question je vous la pose mais vous ne devez pas avoir l’impression de devoir y répondre. Peut-être que vous ne devez pas répondre à cette question. Cette question c’est une question rhétorique, on la pose sans attendre de réponse parce qu’il n’y a pas de réponse à attendre de cette question-là. Cette question il faut qu’elle sorte, j’ignore de quelle façon, il faut qu’elle sorte parce qu’elle est là, elle m’a suivie depuis ce restaurant où j’avais l’habitude d’aller, elle m’a suivie et elle attend, elle attend non pas une réponse mais elle attend d’être posée. C’est l’histoire d’une question qui attend d’être posée. C’est l’histoire d’une question qui va venir, tout à l’heure, bientôt, maintenant. C’est cette question. Un jour, dans ce restaurant où j’avais l’habitude d’aller, je me suis demandé si le monde était aveugle. Par le monde, je veux dire le monde entier, le monde entier plongé dans un aveuglement planétaire, voilà la question. Un jour, je me suis interrogée sur l’aveuglement planétaire et cet aveuglement planétaire m’a fait peur. Un jour, j’ai compris. J’ai compris que c’était une caverne dans laquelle nous vivions et que cette caverne ce n’était pas n’importe quelle caverne, c’était la caverne de Platon. Nous vivons dans une caverne planétaire où les images qui reproduisent la réalité remplacent cette réalité. Nous vivons dans un monde que nous qualifions d’audiovisuel et dans ce monde audiovisuel propice à l’aveuglement planétaire, jour après jour nous répétons l’histoire des prisonniers de la caverne, jour après jour nous percevons des ombres et jour après jour nous demeurons persuadés que ces ombres sont la réalité. Un jour, j’ai compris que nous vivions dans la caverne de Platon et qu’après tous ces siècles, cette parabole prenait enfin un sens dans ma vie et dans vos vies aussi peut-être. Les images que nous voyons sont sorties de leur contexte, la plupart des images que nous voyons sont sorties de leur contexte. La plupart des images que nous voyons n’ont qu’un seul objectif : celui de nous vendre quelque chose. Les images ne nous touchent plus en réalité. En réalité nous sommes incapables d’être encore touchés par les images. Il n’y a que les histoires extraordinaires qui puissent attirer notre attention et les histoires simples, celles de notre quotidien, les histoires simples nous ne voulons plus les entendre. Figurez-vous seulement la situation que je vais vous décrire. Imaginez un village du Lot. C’est un village du Lot mais cela aurait pu tout aussi bien être l’Aveyron ou la Dordogne. Imaginez un village du Lot et dans ce village une maison qui abrite une faïencerie. Cette faïencerie, c’est la Faïencerie Palude, Père et Fille, en raison du nom de son propriétaire Cyprien Palude et de sa fille Martha. (Entre Cyprien.) Cette faïencerie c’est l’héritage de la famille. Cyprien Palude la tient de son père qui la tenait du sien. Cyprien Palude a cinquante ou soixante ans, parfois soixante-quatre quand l’envie lui prend. C’est un homme apprécié dans son village. Martha est une jeune femme à l’allure délicate, elle a épousé Marceau Chanfrein, le fils du charpentier, et attend depuis quelques mois son enfant. Au centre-ville à une cinquantaine de kilomètres de là – et une cinquantaine c’est beaucoup quand on a qu’un « vieux tas de merde déglingué » comme dit Cyprien – au centre-ville à une cinquantaine de kilomètres de là un gigantesque Quartier d’Affaires a vu le jour et dans ce Quartier d’Affaires, des centres commerciaux et dans ces centres commerciaux un entrepôt qui vend de la vaisselle. Cet entrepôt s’est approprié toutes les ventes de vaisselle de la région et sans vente de vaisselle il n’y a plus de Faïencerie Palude. Dans ce gigantesque Quartier d’Affaires, Marceau le mari de Martha travaille comme vigile.

SCÈNE 2

MARTHA. Comment s’est passée votre journée ?

CYPRIEN. Bien. Rien d’inhabituel.

MARTHA. Marceau a téléphoné aujourd’hui.

CYPRIEN. Ah oui ? Et qu’est-ce qu’il voulait ?

MARTHA. Se plaindre de votre entêtement. Je sais qu’il vous a parlé l’autre jour, au sujet de cette possibilité de venir vivre avec nous dans le centre. Sa promotion est pour bientôt.

CYPRIEN. Il m’en a parlé, oui. Tu le féliciteras de ma part.

MARTHA. Papa, je sais que cette solution ne vous fait pas plaisir, mais vous devriez l’envisager.

CYPRIEN. Je l’envisage quotidiennement. Je crois que ce serait une excellente opportunité pour vous. Nous savons tous les deux que tu ne tiendras pas la faïencerie toute ta vie, il est temps de laisser ces ruines. Ta place est auprès de ton mari. Et puis tu seras mère bientôt. Dans cette famille on a bouffé suffisamment d’argile comme ça. Trois générations, c’est assez.

MARTHA. Et vous seriez d’accord ? Quitter la faïencerie, venir vivre avec nous ?

CYPRIEN. Jamais. Laisser tout ça c’est hors de question.

MARTHA. Isaure, vous ne dites rien. Qu’en pensez-vous ? Vous êtes jeune et encore jolie, travailler l’argile n’est pas une besogne pour une femme comme vous. Vous pourriez prendre un emploi au marché, ce serait plus agréable ?

ISAURE. M.Palude m’a ouvert sa porte quand je n’avais pas de travail. Si M.Palude a besoin de moi encore, je resterai ici.

MARTHA. Je n’en crois pas mes oreilles, vous ne lui avez encore rien dit !

CYPRIEN. Martha, s’il te plaît, ne te mêle pas de ça. Assieds-toi, tu es debout depuis trop longtemps. Je ne veux pas que tu fasses une syncope.

MARTHA. Dites-lui maintenant, allez ! Dites-lui ou c’est moi qui m’en charge.

CYPRIEN. Isaure, le Quartier d’Affaires n’achètera plus notre vaisselle. Le dernier stock n’a pas été vendu, l’argile n’intéresse plus les consommateurs, ils préfèrent des produits moins chers. Sans ce contrat, la faïencerie n’a plus aucun revenu. Nos autres clients ont fermé depuis longtemps. Bientôt je n’aurai plus de quoi vous payer.

ISAURE (après un long silence). La vaisselle qui n’est pas vendue, vous en avez fait quoi ?

CYPRIEN. Je m’en suis débarrassé au bord d’une route. Un excès de colère, c’est idiot.

ISAURE. Nous n’avons plus rien ?

CYPRIEN. Martha et Marceau vont partir, vous devriez suivre le mouvement. Faites ce que dit Martha, allez au marché, dites que c’est moi qui vous envoie. Ils vous trouveront une bonne place, le vieux Abel m’en doit une. Vous viendrez me voir de temps en temps. Allez, rentrez chez vous maintenant.

ISAURE. Je reviendrai demain.

CYPRIEN. Non, Isaure, vous n’avez pas l’air de comprendre. Je ne pourrai pas vous garder. Je refuse de vous faire travailler sans salaire.

ISAURE. Merci pour ce que vous avez fait pour moi.

CYPRIEN. Tenez, prenez ce pichet. Ce sera un souvenir, un souvenir de la faïencerie, prenez-le, je vous l’offre. Allez, au revoir. Partez, maintenant. Au revoir.

MARTHA. Elle vous aime beaucoup.

CYPRIEN. Je vais être grand-père, je n’ai plus l’âge pour ça.

MARTHA. Vous savez, papa, peu importe ce que vous avez en tête, je ne vous laisserai pas ici, tout seul.

CYPRIEN. Vu la situation dans laquelle nous sommes, je ne vois pas ce que tu pourrais faire de mieux. Je n’irai pas avec vous au centre-ville. Point.

MARTHA. J’ai peut-être une autre solution. Marceau n’a pas encore été promu, Dieu seul sait combien de temps ces démarches peuvent prendre. Quelques semaines ou quelques mois. Nous n’allons pas rester les bras croisés en attendant l’extrême onction.

CYPRIEN. Qu’est-ce que tu suggères ?

MARTHA. Que nous fabriquions autre chose.

CYPRIEN. Si le Quartier d’Affaires a arrêté d’acheter notre vaisselle, crois-tu vraiment qu’ils iront acheter d’autres produits ?

MARTHA. Qui ne tente rien n’a rien.

CYPRIEN. Toi alors, quand tu as une idée derrière la tête. Parle, je t’écoute.

MARTHA. Nous pourrions fabriquer des figurines d’argile.

CYPRIEN. Des figurines ?

MARTHA. Oui, des statuettes, des bilboquets, appelez ça comme vous voulez. Mais ne commencez pas déjà à douter de mon idée avant de m’avoir écouté jusqu’au bout. Si ça fonctionne, vous pourrez rester ici et tenir la faïencerie avec l’aide d’Isaure.

CYPRIEN. Et si ça ne marche pas ?

MARTHA. Vous devez me promettre de reconsidérer notre proposition de venir vivre avec nous.

CYPRIEN. Ce genre d’aventure se finit toujours mal. Je ne sais même pas si j’en ai encore la force. Par où faut-il commencer ?

MARTHA. Par où on commence d’habitude : par le commencement.

SCÈNE 3

LA VOIX. D’autres choses à signaler ?

DGV. La cordonnerie a fermé. Nous savions que leur rébellion ne durerait pas longtemps. Je crains que leur fermeture ne soit définitive, cette fois-ci.

LA VOIX. Très bien, voilà qui est excellent pour nos affaires. Qu’en est-il de l’ébénisterie ?

DGV. Vous pouvez considérer que le sujet est clos.

LA VOIX. Vous m’épatez, Vincent.

DGV. Bientôt nous aurons une emprise sur toute la région.

LA VOIX. Combien en restent-ils ?

DGV. À l’heure actuelle je n’en compte plus qu’un : la Faïencerie Palude. Ils se sont bien accrochés jusqu’ici, ils pourraient encore nous surprendre.

LA VOIX. Alors ne leur laissons pas le bénéfice du doute. Passez-leur une commande démesurée. Lorsque la livraison sera prête, prétextez un manque de clientèle. Renvoyez-la. Les pertes financières seront trop élevées, ils ne pourront pas s’en remettre.

DGV. C’est déjà fait, madame. Ce n’est plus qu’une question d’heures. Le gendre de Cyprien Palude travaille pour l’unité de surveillance, c’est l’une de leurs nouvelles recrues. Mes hommes lui ont proposé une promotion qu’il ne pourra pas refuser. Si tout se passe comme je l’imagine, il s’installera ici avec sa famille et ce sera la fin de la Faïencerie Palude.

LA VOIX. Décidément, vous êtes infaillible. Parlez-moi du dôme. Comment avancent les travaux ?

DGV. Lentement, madame.

LA VOIX. Doublez les effectifs, diminuez les salaires. Sanctionnez amèrement toute tentative de protestation ou de mouvement de grève. Promettez-leur une récompense, cela devrait les tenir.

DGV. C’est impossible pour le moment. Nos équipes ont découvert un sol particulièrement rocailleux sous la zone en travaux. Les experts pensent que des fouilles seront nécessaires sur tout le périmètre. Nous ne pourrons pas reprendre avant l’intervention des archéologues.

LA VOIX. Très bien. Il y a un poste vacant à la direction technique. Je veux que vous l’occupiez jusqu’à ce que le Conseil choisisse un nouveau responsable. Faites en sorte que les travaux soient terminés avant les élections, Vincent. Vendez votre âme au diable s’il le faut, mais ne me décevez pas.

DGV. Bien, madame.

SCÈNE 4

MARTHA. Entrez. Vous êtes ponctuelle.

ISAURE. Je vous ai promis mon aide. C’est dans les moments difficiles que l’on sait vraiment sur qui on peut compter. Si je partais maintenant, j’aurais honte de moi. Peut-être que la faïencerie fermera, peut-être pas.

MARTHA. Mon père a beaucoup de chance de vous avoir, il ne sait même pas à quel point. Il va être furieux en vous voyant.

ISAURE. Peut-être qu’on peut se tutoyer ? J’ai l’impression d’être une vieille rombière quand on se parle.

MARTHA. Pas du tout. Tu as encore une vie entière devant toi.

ISAURE. C’est peut-être ce qui effraie ton père.

MARTHA. J’ai mis sur papier mes premières idées. On pourrait avoir des statuettes, deux différentes : un homme et une femme.

ISAURE. Un homme et une femme, c’est insuffisant. Nous aurons vite fait le tour des acheteurs.

MARTHA. Alors pourquoi pas une collection complète ? Suffisamment importante pour intéresser une clientèle de collectionneurs mais assez réduite pour que personne ne s’en lasse.

ISAURE. Si j’étais cliente, je n’en achèterais pas plus de six.

MARTHA. Six, ça me semble pas mal non ? Six figurines différentes, toutes en argile. Si c’est un succès, rien ne nous empêchera d’imaginer de nouvelles collections.

ISAURE. Il faudra que tu me donnes ton secret. Où tu puises toute cette énergie que tu as.

MARTHA. Ma mère disait toujours qu’il n’y a qu’en échouant qu’on peut trouver le vrai chemin de la réussite. Prends cette craie. Dessine tout ce qui te passe par la tête. On fera le tri plus tard.

SCÈNE 5

CYPRIEN. Qu’est-ce qu’elle fait là ?

MARTHA. J’ai pensé que son aide ne serait pas de trop. Isaure connaît parfaitement la faïencerie.

CYPRIEN. Je ne te comprends pas. Il y a quelques jours tu soutenais qu’elle devait partir et aujourd’hui tu vas la chercher. Vous avez été trompée, Isaure, je suis désolé. Il n’y a rien pour vous ici.

ISAURE. Votre fille m’a parlé de son idée. Je veux vous aider. Je m’en irai, je vous le promets, mais laissez-moi vous aider d’abord. C’est un juste retour des choses.

CYPRIEN. Il n’y a rien que vous puissiez faire que nous n’ayons déjà essayé. Bon, maintenant que vous êtes ici, asseyez-vous. Vous prendrez quelque chose à boire ? Comment va le pichet que je vous ai donné ?

ISAURE. Il va bien, c’est un bon pichet.

MARTHA. Papa, parlez-lui des figurines. Je suis sûre qu’Isaure a plein de questions.

CYPRIEN. Nous ne fabriquerons pas ces statuettes.

MARTHA. Je vous demande pardon ?

CYPRIEN. Le Directeur Général des Ventes a appelé. Le projet les intéresse, ils en veulent trois mille. Pour la semaine prochaine.

ISAURE. C’est une très bonne nouvelle, vous devriez être content.

CYPRIEN. Vous ne comprenez pas, trois mille c’est beaucoup trop. Ils font ça pour m’achever.

MARTHA. En travaillant tous les trois, nous devrions y arriver. Marceau nous aidera aussi pendant ses congés. C’est mon mari, il rentre ce soir. Nous lui en parlerons.

CYPRIEN. Et après ? Ils rêvent de me voir fermer, autant les exaucer tout de suite. Je partirai avec vous, je n’ai plus que ça à faire.

ISAURE. C’est ce dont vous avez envie ? Cette faïencerie c’est toute votre vie.

MARCEAU. C’est une heure tardive pour prendre l’apéritif, je pensais vous trouver déjà au lit. Pardon, j’espère que je n’interromps rien.

MARTHA. Marceau ! Tu te souviens d’Isaure Follet, elle habite en haut de la rue ? La maison avec la girouette.

MARCEAU. Oui, la maison avec la girouette. Bonsoir.

CYPRIEN. Tu tombes bien, mon garçon. J’expliquais justement à ta femme que j’irai vivre avec vous au centre-ville ou même au diable vauvert s’il le faut.

MARCEAU. C’est à cause des statuettes ?

MARTHA. Quoi ? Vous vous doutiez bien que je ne ferais pas cela derrière son dos.

MARCEAU. Je comprends votre méfiance. Mais le fait que je sois vigile au Quartier d’Affaires ne change rien à mes engagements envers ma famille. Et si je deviens interne…

CYPRIEN. Ne te justifie pas. Si les personnes dont tu dépends estiment que tu mérites cette promotion, alors ne sois pas bête, saisis ta chance. Ça ne se présentera pas deux fois.

MARTHA. Nous étions en train de convaincre papa de ne pas renoncer.

ISAURE. Ils ne sont pas assez travaillés nos croquis. Il faut donner un peu plus de consistance aux personnages que l’on veut mouler. Les gens s’y intéresseront si ça représente quelque chose de concret. Pourquoi pas des métiers ? On pourrait choisir de montrer différentes couches de la société avec ces figurines. Un boucher, un médecin, un soldat, un clown, ce que vous voulez.

MARTHA. C’est une excellente idée !

CYPRIEN. Ce serait une excellente idée si seulement j’avais prévu d’aller jusqu’au bout.

MARCEAU. Il y a encore une semaine vous vous seriez battu corps et âme pour ne pas partir et aujourd’hui vous êtes prêt à laisser tomber. Je ne vous savais pas si lâche.

MARTHA. Vous seriez vraiment prêt à partir avec nous ?

CYPRIEN. J’espère mourir avant.

MARTHA. Maman est morte avant.

CYPRIEN. Ta mère a consacré sa vie au travail et elle est morte en travaillant. J’espère pouvoir en faire de même.

MARTHA. Ne parlez pas trop de la mort papa.

CYPRIEN. Il n’y a que les vivants qui puissent parler de la mort, après c’est trop tard.

MARCEAU. Et si je demandais un délai supplémentaire ? Je connais le Directeur Général des Ventes, c’est lui qui appuie ma candidature auprès des ressources humaines. Il pourrait nous accorder une semaine de plus.

ISAURE. Ils ne vendront pas toutes les figurines en une fois. Nous pourrions n’en déposer qu’une moitié la semaine prochaine et l’autre moitié la semaine suivante.

MARTHA. Quinze jours, cela me semble réalisable. Qu’en dites-vous ?

CYPRIEN. Je suis fatigué, nous en reparlerons demain. Vous dînerez sans moi ce soir. Bonne nuit.

MARTHA. Et voilà l’homme qui recommence à loger dans des cavernes. Il ne faut pas lui en vouloir, Isaure. Mon père est un homme borné. (Isaure sort.)

MARCEAU. Tu crois qu’il s’en est rendu compte ?

MARTHA. Il y a peu de chances. Il est tellement convaincu de ne plus savoir aimer qu’il a oublié qu’on pouvait l’aimer lui.

MARCEAU. Je suis heureux de te retrouver. Si je suis promu vigile interne, je serai plus souvent à tes côtés. J’ai parfois l’impression de ne pas exister entièrement dans ta vie.

MARTHA. Détrompe-toi, tu n’as jamais existé autant.

SCÈNE 6

LA VOIX. Cyprien Palude ne trouva pas le repos cette nuit-là. Cette nuit-là, et les nuits qui suivirent, il ne faut pas l’oublier, cette nuit-là Cyprien Palude pensa à Isaure Follet. Dans ses rêves il se voyait lui caressant les hanches et lui caressant les seins. Dans ses rêves il l’embrassait et la serrait contre lui et lui murmurait des mots d’amour. Dans ses rêves il avait encore une faïencerie et encore une fille et encore un petit fils. Dans ses rêves surtout, dans ses rêves il n’y avait pas de Quartier d’Affaires. Le lendemain matin marqua le premier jour de la création. Si Dieu avait conçu le monde en six jours, Cyprien Palude pouvait bien fabriquer trois milliers de figurines en deux semaines. Sur les routes près de la maison où ils habitaient une publicité géante avait été installée. « Nous pourrions vous vendre ce dont vous avez besoin… Mais nous préférons que vous ayez besoin de ce que nous avons à vous vendre. »

SCÈNE 7

MARCEAU. Je me souviens encore de la première fois qu’on a entendu parler du Quartier d’Affaires. C’était un petit mot dans la boîte aux lettres. Un minuscule, un insignifiant petit mot. M.Chanfrein, nous avons l’immense joie ça disait. À l’époque Martha et moi n’étions pas mariés. Je travaillais avec mon père dans son minuscule atelier – à l’époque tout semblait minuscule. Je croisais souvent Martha sur la place du marché, je me souviens, elle était si jolie. Elle souriait toujours, elle avait une lueur dans les yeux comme si elle brillait de l’intérieur. À l’époque tout semblait plus simple.

CYPRIEN. Tu vas causer encore longtemps ou t’as l’intention de me filer un coup de main ?

MARCEAU. Il faut que je pense à mon enfant, Cyprien. S’il a la moindre chance d’avoir une vie meilleure que la mienne, je ne dois pas la laisser passer.

CYPRIEN. Je t’ai déjà dit, tu n’as pas à te justifier.

MARCEAU. Vous savez que Martha ne vous abandonnera pas, n’est-ce pas ? Elle ne partira pas sans vous.

CYPRIEN. Alors l’avenir de ton bébé dépend de moi.

MARCEAU. L’avenir des jeunes dépend toujours du passé des anciens.

CYPRIEN. C’est une jolie façon de résumer les choses.

MARCEAU. Mettez de côté vos différends. Vous ne pensez pas qu’une vie dans le centre-ville vaut mieux qu’une vie misérable, ici ? Je ne dis pas qu’il faut cautionner leur comportement vis-à-vis de la faïencerie, mais nous devons faire la part des choses.

CYPRIEN. C’est ce qui s’appelle, en temps de guerre, une collaboration.

MARCEAU. Nous ne sommes pas en guerre.

CYPRIEN. Nous le serons bientôt.

MARCEAU. Vous vous trompez d’ennemi. Le Quartier d’Affaires a des pratiques assez radicales mais ce ne sont pas des monstres.

CYPRIEN. Quand tu croises un serpent, est-ce qu’il te vient l’idée de t’approcher pour savoir s’il a du venin ? Tant qu’on ne sait pas à qui on a affaire, on reste prudent.

MARCEAU. Toute cette diversion autour des statuettes, c’est pour vous qu’elle fait ça.

CYPRIEN. Cette diversion ?

MARCEAU. Vous n’y croyez pas plus que moi, ne faites pas semblant.

CYPRIEN. Martha, elle est tout ce qui me reste, tu comprends ? Je ne veux pas la perdre. Tu pourras vraiment prendre soin d’elle là-bas ?

MARCEAU. Je ferai tout pour.

CYPRIEN. Un jour il faudra que tu choisisses ton camp, Marceau.

MARCEAU. Celui de ma famille. Ce sera toujours celui de ma famille.

SCÈNE 8

(Cyprien, Isaure et Martha sont assis au centre du plateau, de dos. Une lente chorégraphie démarre, les gestes sont mimés. Synchronisation parfaite, mouvements répétés. Cyprien, fatigué, interrompt la chaîne. Isaure continue. Martha se lève pour porter des figurines. Cyprien reprend. Cyprien et Isaure continuent, à deux.)

SCÈNE 9

LA VOIX. Les premiers résultats furent encourageants et des premiers résultats découlèrent d’autres résultats encore, si bien que la première cargaison fut bientôt prête. Au matin du septième jour, Cyprien Palude se reposa enfin. Martha avait mené la danse d’une main de maître, avec toute la rigueur et le savoir-faire que lui avait enseignés son père. (Elle sort.)

ISAURE. Alors ?

CYPRIEN. Alors…

ISAURE. Ça y est, c’est l’heure du verdict.

CYPRIEN. Il paraît, oui.

ISAURE. Comment est-ce que vous vous sentez ?

CYPRIEN. L’avenir de la faïencerie est joué depuis longtemps, ce ne sont pas quelques statuettes de plus ou de moins qui changeront les choses.

ISAURE. Vous ne devez pas dire ça. Vous ne pouvez pas douter de vous.

CYPRIEN. Pourquoi faites-vous tout ça ? Il y a à peine deux ans que l’on se connaît vous et moi… Cela me met mal à l’aise.

ISAURE. J’aime beaucoup mon travail.

CYPRIEN. Ah oui, votre travail.

ISAURE. Oui, mon travail. Quoi d’autre ? (Un temps.) Vous vous souvenez de la première fois que j’ai frappé à votre porte ? J’étais presque une mendiante, je n’avais pas mangé depuis plusieurs jours et j’étais trempée par la pluie. Vous m’avez invitée à entrer.

CYPRIEN. J’ai réchauffé de la soupe et je vous ai prêté une vieille chemise. Oui, je m’en souviens. Cette chemise, vous ne me l’avez jamais rendue.

ISAURE. Il m’arrive encore de la porter, pour dormir.

CYPRIEN. Ah.

ISAURE. Il ne faut pas que vous partiez, Cyprien. Ils vous changeront.

CYPRIEN. Oui, certainement.

SCÈNE 10

MARCEAU. Ne vous inquiétez pas, je suis sûr que vos efforts n’auront pas été vains.

(Un temps.)

MARTHA. Ils n’avaient pas dit qu’ils appelleraient vers seize heures ? Il est déjà tard. Ils ne vont pas nous appeler aujourd’hui. (Un temps.) Isaure, tu veux boire quelque chose ?

ISAURE. Oui, je veux bien. Un verre de vin je veux bien.

MARCEAU. En ce moment c’est un peu compliqué pour le directeur il est…

(Un temps.)

ISAURE. Pour la figurine du clown je me disais : on pourrait aussi faire un clown triste.

MARTHA. Oui. Pour la prochaine fournée.

(Un long temps.)

MARCEAU. Non mais êtes sûrs qu’il a de la batterie votre téléphone ? Il faut peut-être juste le mettre en charge.

(Le téléphone sonne.)

MARTHA. Papa !

CYPRIEN. Oui, j’ai entendu ! Oui allô. Oui c’est bien moi. La Faïencerie Palude oui. Palude comme Palude. Bien sûr. C’est possible, oui. Très bien. Au plaisir, monsieur.

MARTHA. Alors ?

CYPRIEN. Oui ! Il demande à me voir. J’ai un rendez-vous.

MARTHA. Oh… Le plus beau costume !

SCÈNE 11

MARCEAU. Ne faites pas attention, ils sont en travaux partout. Ils bâtissent un dôme autour du centre.

CYPRIEN. C’est dans une prison que tu veux élever tes gamins ?

MARCEAU. Venez, c’est par ici.

DGV. M.Palude, c’est un honneur pour moi de faire enfin votre connaissance. Nous avons tant échangé par téléphone ces derniers mois. Asseyez-vous, je vous en prie. Étant donné l’urgence de la situation, je n’ai pu faire autrement que de vous convoquer en personne. J’irai droit au but: nous avons sondé notre clientèle et les acheteurs hypothétiques sont peu nombreux. Nous ne pouvons malheureusement prendre de tels risques au regard de la conjoncture économique actuelle.

CYPRIEN. Continuez.

DGV. Je suis conscient de l’effort surhumain que vous avez fourni ces dernières semaines, mais il nous est impossible de commercialiser vos figurines d’argile.

CYPRIEN. Vous ne pouvez pas me dire ça maintenant, j’en ai un camion plein qui attend dehors. Et une autre fournée à la faïencerie.

DGV. Je suis navré mais notre décision est définitive et irrévocable. Vous pouvez considérer que notre contrat prend fin dès aujourd’hui. Nous vous rembourserons bien sûr une partie de vos dépenses, dix pour cent. Voyez cela comme un geste commercial.

CYPRIEN. Je me contrefiche de votre conjoncture, de votre sondage ou même de vos gestes. Il n’y a plus un seul artisan qui tienne encore face à vous. Vous les avez anéantis les uns après les autres. Vous voulez un geste ? Tenez, en voilà un. (Il fait un bras d’honneur.) Fourrez-le où vous voudrez.

(Il sort.)

DGV. M.Chanfrein, il serait regrettable pour vous que cet incident ne s’ébruite à l’extérieur. Si tel était le cas, je ne serais plus en mesure d’interférer en votre faveur. Pouvez-vous me garantir que vous êtes digne de confiance ?

MARCEAU. Oui, monsieur.

DGV. Très bien. Sachez que nous avons un poste d’interne à pourvoir dès la semaine prochaine. Dites un mot et il est à vous.

MARCEAU. Je suis un peu pris de court, je ne m’attendais pas à cela. Il y a le déménagement à organiser. Et mon beau-père…

DGV. Il y a deux types d’hommes sur cette terre, M.Chanfrein. Ceux qui courent après leur bonheur. Et ceux qui se limitent à en contempler les ombres. Vous y réfléchirez.

MARCEAU. Oui, monsieur. (Il sort.)

CYPRIEN. Tu en as mis du temps, qu’est-ce qu’il te voulait ?

MARCEAU. Rien, partons d’ici.

CYPRIEN. Un dôme. Tu parles d’une idée.

SCÈNE 12

LA VOIX. Du haut de mon bureau je ne les avais pas vus arriver. Je ne savais pas qu’ils viendraient déjà, si tôt. Pour la première fois depuis son mariage, pour la première fois Marceau avait pris le volant. Et pour la première fois aussi, Martha l’accompagnait au centre-ville. Pour la première fois encore, le coffre de la fourgonnette était rempli par autre chose que de la vaisselle en argile. Pour la première fois. Pour la toute première fois. (Sur le plateau, Marceau remet sa veste.)

SCÈNE 13

MARCEAU. Comment va Isaure ?

MARTHA. Elle a commencé son travail au marché lundi dernier. Je crois que ça lui plaît. En tout cas elle ne se plaint pas.

MARCEAU. Ton père, il s’en remettra de ce changement.

MARTHA. Je n’en sais rien. Regarde-le, il a l’air tellement perdu.

MARCEAU. Laisse-lui encore du temps. Il faut qu’il reprenne ses marques.

DGV. Je savais que vous répondriez à l’appel, M.Chanfrein. Bienvenue chez vous. Votre appartement vous plaît ? Nous l’avons conçu comme une copie conforme de votre maison afin que vous ne vous sentiez pas trop dépaysés.

MARTHA. Oui, c’est fascinant.

DGV. Tout y est, depuis la reproduction de vos vieux meubles jusqu’aux toiles sur les murs. Disons que c’est un cadeau de bienvenue. M.Palude, maintenant que vous et votre famille appartenez à la communauté du centre, je suggère que nous fassions table rase de notre passé. C’est un nouveau départ, M.Palude, un nouveau départ dans un nouveau monde. Et vous en faites partie.

MARCEAU. Tu crois que tu pourrais être heureuse ici ?

MARTHA. Ici, ça ne doit pas être pire qu’ailleurs.

CYPRIEN. Regardez autour de vous, tout est faux. Ce n’est que du toc. Ces chiens ont même été jusqu’à reproduire le tableau qu’avait peint ta mère. Ils veulent que je me sente chez moi ? Ce ne sera jamais chez moi. J’ouvre les fenêtres et tout ce que je vois, ce sont des gratte-ciels à perte de vue, des panneaux publicitaires et encore des panneaux publicitaires. Il y en a partout. On ne peut pas faire un pas dans la rue sans qu’on vienne nous vendre un produit. Et le soleil, le soleil on ne le voit même plus à travers leur dôme. Non, ce n’est pas chez moi. Que vous vous complaisiez dans vos illusions c’est votre affaire, mais ne me demandez pas de faire pareil.

MARTHA. Papa !

MARCEAU. Laisse-le partir, Martha, il reviendra. Il ne peut pas aller bien loin.

SCÈNE 14

CYPRIEN. Je suis venu vous dire au revoir. Et vous demander pardon aussi.

ISAURE. Pourquoi me demander pardon ?

CYPRIEN. Je n’ai pas toujours été très poli avec vous.

ISAURE. Ce n’est pas ce dont je me souviens.

CYPRIEN. Le pichet fonctionne toujours aussi bien ?

ISAURE. Comme au premier jour.

CYPRIEN. Il semblerait, enfin je crois, je crois que je vous aime, Isaure.

ISAURE. Le moment est mal choisi pour les déclarations, je ne sais même pas si je vous reverrai.

CYPRIEN. C’est ma façon de vous dire adieu.

ISAURE. Vous n’êtes pas obligé.

CYPRIEN. Je n’ai rien à vous offrir, je ne suis qu’un animal en voie d’extinction. Vous méritez mieux que ça. Je n’ai pas d’avenir. À vrai dire je n’ai pas de présent non plus.

ISAURE. Le présent vous pourriez l’avoir. Cet instant dans cette salle.

CYPRIEN. Avec cette femme ?

ISAURE. Et pourquoi pas ?

CYPRIEN. C’est impossible. Je vous l’ai déjà dit, je n’ai rien à vous offrir.

ISAURE. Et l’amour ?

CYPRIEN. L’amour ce n’est rien. Ce n’est pas avec de l’amour qu’on bâtit une maison, qu’on s’habille ou qu’on trouve de quoi vivre.

ISAURE. L’argent, les beaux habits, la belle maison, vous croyez que c’est ce que je veux ?

CYPRIEN. Ne jouez pas avec les mots. Vous savez bien qu’un homme ne peut pas épouser une femme s’il n’a pas de quoi subvenir aux besoins de son foyer.

ISAURE. C’est votre cas ?

CYPRIEN. La faïencerie a fermé et je ne sais pas faire autre chose de mes dix doigts.

ISAURE. Alors vous allez vivre aux crochets de votre fille et de son mari.

CYPRIEN. Il n’y a pas d’autre alternative.

ISAURE. Vous pourriez vivre du salaire de votre épouse.

CYPRIEN. Combien de temps durerait l’amour, dans ce cas ?

ISAURE. Quand j’étais mariée, mon mari ne voulait pas que je travaille et je vivais de ce qu’il gagnait.

CYPRIEN. C’est différent, vous êtes une femme. Mettez un homme dans cette situation et vous verrez que ça ne peut pas durer.

ISAURE. Est-ce que l’amour doit forcément en pâtir ?

CYPRIEN. Je ne sais pas. Il faut que je parte.

ISAURE. Je vous aime Cyprien. Je suis éperdument amoureuse de vous. (Ils s’embrassent.)

CYPRIEN. Je regrette que cela se finisse ainsi entre nous. Je le regrette sincèrement.

ISAURE. Moi aussi. Pars à présent, ils doivent t’attendre.

CYPRIEN. Je reviendrai.

ISAURE. Oui.

SCÈNE 15

DGV. C’est magnifique, non ? Cela doit vous changer de la campagne. Vous resplendissez, vous avez l’air d’avoir rajeuni.

CYPRIEN. Vous ne vous intéressez pas aux gens. Nous ne sommes que des numéros. Si vous pensez que je vais tout accepter, que je suis un niais. Cette entreprise, cette faïencerie, cette âme c’est moi.

DGV. Passé un certain âge, on devrait commencer à s’intéresser à d’autres choses. Êtes-vous allé dans cette rue ? Non. Sinon vous m’en parleriez. Il y a au bout…

CYPRIEN. Le cimetière, oui je sais. C’est la fin. Je m’en rends bien compte.

SCÈNE 16

(Cyprien rêve. Les gens qu’il connaît sont regroupés sur le plateau et portent des têtes d’animaux. Ils poussent des cris puis laissent échapper des slogans provocateurs.)

ISAURE. Si vous avez des problèmes d’argent, optez pour le Quartier d’Affaires.

MARTHA. Protégeons notre avenir avec le Quartier d’Affaires.

MARCEAU. Quittez les poussières de la campagne, découvrez les lumières du centre-ville.

DGV. Saisissez votre chance, optez pour le Quartier d’Affaires.

LA VOIX. Nous pourrions vous vendre ce dont vous avez besoin… Mais nous préférons que vous ayez besoin de ce que nous avons à vous vendre.

SCÈNE 17

ISAURE. Je pensais que j’étais quelqu’un de bien. Le genre sans histoire qui ne cause pas d’ennui. Une femme banale. J’avais une vie banale et une maison banale. Jamais d’histoire, jamais de problème. Je faisais juste ce qu’on me demandait de faire, c’est tout. J’avais ce travail à la faïencerie. C’était pas le travail de toute une carrière mais à moi ça me convenait bien. J’avais mes habitudes. J’avais Cyprien. Le jour où la faïencerie a fermé, je ne savais pas bien ce que j’allais pouvoir devenir. Il y a une place pour vous au marché, qu’on m’avait dit, il y a une place pour vous au marché. Mais est-ce qu’on m’avait seulement demandé si je voulais y aller, moi, au marché ? Ils partaient tous et moi je devais aller au marché. Pas d’autre issue. Et puis un jour je l’ai vu, leur panneau publicitaire. Plutôt grand, au bord d’une route – ils sont toujours au bord d’une route. Ça disait offrez-vous une vie meilleure, optez pour le Quartier d’Affaires. Le lendemain matin j’étais inscrite au recensement. J’avais rien dit à personne. Au début c’était comme dans un paradis. Je me sentais privilégiée qu’il m’arrive ça à moi qui avais pas fait les grandes études. C’était comme si j’avais gagné au loto tout d’un coup. Je me suis dit que bordel j’aurais jamais plus une chance pareille parce qu’une chance pareille tu l’as qu’une seule fois dans toute une vie. Il y avait des écrans géants partout, on voyait des publicités et des gratte-ciels autant qu’on en voulait. Et puis ça a commencé avec les albums photos. Ils disaient toute cette publicité il faut la payer mademoiselle Follet, chacun doit se sacrifier pour le bien de la communauté. Des écrans allumés de jour comme de nuit ça a un prix. Et comme j’avais pas l’argent pour payer, ils ont mis en place un autre système. Tu payes avec tes souvenirs. L’impôt alternatif, qu’ils appellent ça. Et chaque fois que tu payes, c’est un souvenir de plus qui s’efface de ta mémoire. Alors tu deviens comme un poisson rouge dans un bocal, tu continues de t’émerveiller devant leurs écrans à longueur de journée comme si t’avais jamais vu ça. Plus tu les regardes, plus tu te déconnectes de la réalité. Le pire c’est qu’il arrive forcément un moment où des souvenirs, t’en as plus. Alors là c’est terminé, tu n’es plus personne. Tu leur appartiens tout entier et ils font de toi ce qu’ils veulent. Tout ce qu’ils veulent.

SCÈNE 18

(Martha, seule, regarde la télévision. Elle s’ennuie. Sur son fauteuil, elle somnole tranquillement en attendant le retour de son mari.)

SCÈNE 19

MARTHA. Où étais-tu ? Il est plus de minuit.

MARCEAU. J’ai été retenu plusieurs heures par le nouveau projet dont je t’ai parlé. Qu’est-ce qu’on mange ?

MARTHA. C’est dans la cuisine. Tu veux que je te serve aussi ?

MARCEAU. Qu’est-ce qui te prend ? Pourquoi tu me parles comme ça ?

MARTHA. C’est quoi ce nouveau projet ? Pourquoi tu ne me dis pas ce que c’est ?

MARCEAU. Je t’ai déjà dit que c’était confidentiel. C’est une affaire de la plus haute importance. Si je les plante maintenant je peux dire adieu à mon travail. Tu sauras tout en temps et en heure, comme tout le monde.

MARTHA. Il y avait une époque où on se disait tout. Tu sais ce que je m’imagine ? Des choses horribles, j’ai des images horribles plein la tête. À chaque instant je me demande où tu es ce que tu fais si tu vas bien. Parfois il m’arrive même de me demander si tu travailles. Je ne sais même plus qui tu es.

MARCEAU. C’est pas possible ça c’est pas vrai tu ne te rends pas compte de ce que tu dis. Passe moi le pain.

MARTHA. Je ne me souviens pas avoir déjà trahi ta confiance. Avec moi tu ne risques rien tu le sais.

MARCEAU. Là c’est différent. À partir de maintenant c’est différent.

MARTHA. Si tout est différent alors je ne suis plus sûre de vouloir de cette vie-là.

MARCEAU. Tu veux que je laisse ma place c’est ça que tu veux ? Tout ça je crois bien que ça te dépasse en vérité. Oui ça te dépasse complètement.

MARTHA. Un jour tu m’as promis que tu serais là plus souvent pour moi. Après. Après tout ça je veux dire. Après ta promotion.

MARCEAU. Merde, tout ne tourne pas autour de toi ! Quoi que je dise de toute façon tu ne peux rien comprendre. Tu ne comprends jamais rien. Grandis un peu ! Sois une adulte pour une fois. Juste une fois dans ta vie sois adulte.

MARTHA. Papa, vous êtes fatigué allez vous coucher. Je n’en ai pas rêvé de ce Quartier d’Affaires moi. Tout ce que je voulais c’était être auprès de toi. C’est tout. C’est pour toi que je l’ai fait.

MARCEAU. Il faudra t’y faire alors, c’est la vie que j’ai choisie. Je croyais que tu me soutenais. Tu ne me soutiens pas c’est faux. C’est des mensonges.

MARTHA. Arrête, tu sais bien que c’est le cas. Je veux juste comprendre pourquoi tu t’éloignes. Pourquoi tu t’éloignes de moi.

MARCEAU. Tu piques une crise là, pour rien du tout. Je vais me coucher.

MARTHA. Tu ne manges pas ?

MARCEAU. Tout ça m’a coupé l’appétit.

MARTHA. Je t’aime Marceau. Ne me laisse pas j’ai besoin de toi.

SCÈNE 20

MARTHA. Vous m’avez fait peur. Qu’est-ce que vous faites ici ? Marceau n’est pas là. Mon père non plus, d’ailleurs.

DGV. C’est vous que je venais voir. Comment va votre bébé ? Votre ventre continue de s’arrondir.

MARTHA. Bien, merci. Vous êtes venu pour parler de mon ventre ?

DGV. Madame Chanfrein, je comprends mieux que quiconque ce que vous traversez actuellement : une nouvelle vie dans un nouvel endroit… Permettez-moi de vous dire que je suis de tout cœur avec vous. Le Quartier d’Affaires vous soutient dans cette rude épreuve et nous mettrons tout en œuvre pour vous apporter le meilleur confort.

MARTHA. Je vous remercie mais je me débrouille très bien toute seule.

DGV. Nous regrettons la fin tragique de votre faïencerie, cela va de soi. Mais il faut nous concentrer sur l’avenir. Ensemble nous pouvons bâtir le monde de demain. Ensemble nous nous érigerons jusqu’au sommet. Madame Chanfrein, il me suffirait juste d’un mot de votre part. D’un seul petit mot.

MARTHA. Laissez-moi. Je ne veux pas de votre aide. Je ne veux pas de votre pitié. Je ne veux rien qui vienne de vous ou de votre Quartier d’Affaires. Je n’éprouve aucune sympathie à votre égard. Posez les questions que vous voudrez, imaginez l’avenir que vous voudrez, la réponse est non. Et ce sera toujours non.

DGV. Vous me brisez le cœur.

MARTHA. Je ne suis pas certaine que vous en ayez un.

DGV. Allons, madame Chanfrein, il faut vous ressaisir. Pour Marceau. Pour votre enfant. Dans quelques temps vous verrez le Quartier d’Affaires sous un jour nouveau, je vous le promets. Voici la brochure de notre clinique. Pour l’accouchement. Nous disposons au Quartier d’Affaires des meilleurs médecins. Vous serez prise en charge dès votre huitième mois. Deux grossesses ont été recensées au cours des dernières semaines mais vous serez inévitablement la première à donner naissance. Ce sera formidable. Souhaitez-vous que l’accouchement soit retransmis en direct sur nos antennes ? Nous aurons le temps d’en reparler, bien sûr. Prenez aussi ma carte, vous y trouverez mon numéro. Appelez-moi quand vous voudrez ! Quand vous serez en état de reprendre le travail, nous vous trouverons quelque chose. J’ai déjà un poste pour vous ! Aux ressources humaines, vous aimez les ressources humaines ? Vous voyez, votre bonheur est notre priorité madame Chanfrein. Notre priorité. (Il sort.)

SCÈNE 21

CYPRIEN. J’ai entendu la porte claquer. Est-ce que tout va bien, ma chérie ? C’était Marceau, n’est-ce pas ?

MARTHA. Non, Marceau n’est pas rentré de la journée. Il ne répond même plus au téléphone.

CYPRIEN. Il a de nombreuses responsabilités, maintenant. C’est un homme occupé. Ne t’en fais, tous les couples connaissent des moments difficiles.

MARTHA. Ce n’est pas lui, papa. Je ne sais pas ce qu’ils lui font, mais ce n’est pas mon mari. Je ne reconnais pas mon mari.

CYPRIEN. Il y a des rumeurs qui circulent. Au sujet de certains produits.

MARTHA. Marceau n’en aurait jamais pris. Pas de son plein gré. Pourquoi sommes-nous venus ici, papa ? Si seulement j’avais été moins irresponsable.

CYPRIEN. Au contraire, Marceau et toi avez été deux personnes très responsables. Fermer la faïencerie était une décision difficile à prendre. Aucun de nous ne pouvait savoir ce qui nous attendait. Quand ton mari rentrera, nous aurons une discussion tous les trois.

MARTHA. On ne partira pas d’ici, papa. Jamais. Ils ne nous laisseront jamais partir. C’est terminé. Le Directeur Général des Ventes a le pouvoir sur tout, il ne sera tranquille que lorsqu’il nous aura détruits. C’est vous qui aviez raison. Depuis le début.

CYPRIEN. Crois-tu vraiment qu’il soit tout seul au sommet de la pyramide ? Je pourrais essayer de rencontrer son supérieur.

MARTHA. Si le Quartier d’Affaires est vraiment ce qu’il semble être, je ne suis même pas sûre que son supérieur accepte de vous voir.

CYPRIEN. Non, mais au moins j’aurai fichu un sacré désordre.

SCÈNE 22

LA VOIX. Il semblerait que cette fois-ci le compte y soit. La cordonnerie. La bijouterie. L’ébénisterie. La faïencerie. Échec et mat. C’est du beau travail.

DGV. Merci, madame.

LA VOIX. Les travaux ont-ils repris ?

DGV. Ils reprennent tout juste. Les fouilles se sont avérées plus longues que prévues.

LA VOIX. Avec les élections qui approchent, voilà qui ne joue pas du tout en ma faveur. J’espère que ces fouilles sont vraiment dignes d’intérêt. Comment est-ce que vous dites, déjà ? Le projet ZETA. Qu’on se le dise, c’est un nom ridicule.

DGV. Vous ne serez pas déçue, madame. (Il lui tend un dossier.)

LA VOIX. C’est impossible. Est-ce que c’est vraiment ce que je crois ?!

DGV. Vous serez élue à l’unanimité lorsque vous présenterez le projet au Conseil. Ça ne fait aucun doute.

LA VOIX. Chargez-vous de prévenir les services sanitaires. Avant d’en informer la presse il faut que tout soit en règle. Cette découverte peut tout aussi bien nuire au Quartier d’Affaires, nous devons être prudents.

DGV. Ne vous inquiétez pas, tout est sous contrôle. Si tout se déroule comme nous l’espérons, rien ne viendra faire obstacle à votre réélection. Le service communication travaille dès à présent à l’élaboration de notre campagne d’ouverture.

CYPRIEN (entrant). Ça ira, je ne serai pas long. Monsieur le Directeur, il faut impérativement que nous ayons une discussion.

DGV. Qui vous a permis d’entrer, M.Palude ? Vous interrompez une réunion de la plus haute importance.

CYPRIEN. J’exige un entretien avec vous et vos supérieurs. Nous souhaitons rouvrir la Faïencerie Palude. J’ai fait un sondage.

DGV. Cela n’est guère possible, enfin. Nous vous l’avons déjà expliqué, M.Palude, l’argile n’intéresse pas les consommateurs. Écoutez, vous avez travaillé pendant si longtemps. Reposez-vous à présent, vous avez bien mérité cette retraite. Que diraient votre fille et votre gendre ?

CYPRIEN. Justement nous ne souhaitons plus travailler avec le Quartier d’Affaires. Je veux voir vos supérieurs. Qui puis-je rencontrer au-dessus de vous ?

DGV. Je regrette mais je ne peux accéder favorablement à votre requête.

CYPRIEN. Il y a quelqu’un dans ce bureau ? Madame, écoutez-moi, je suis Cyprien Palude. Madame je ne partirai pas d’ici avant que. (Il le met dehors.)

LA VOIX. Quelle était votre formule, Vincent ? Ah. Tout est sous contrôle.

DGV. C’est un incident qui ne se reproduira pas, madame. J’y veillerai personnellement.

LA VOIX. Arrêtez tout. Je refuse de mettre en place une quelconque campagne tant que ce parasite continuera d’arpenter nos rues. Quel crédit le Conseil m’accordera-t-il si je ne suis pas capable d’éliminer les fauteurs de trouble ? Arrêtez les fouilles, immobilisez les travaux, stoppez les campagnes.

DGV. Madame, en agissant ainsi vous lui donneriez de l’importance. Restons concentrés sur nos priorités. Le Conseil.

LA VOIX. Je vous laisse huit jours, Vincent. Pas un de plus. Sortez de mon bureau.

SCÈNE 23

(Où Cyprien rêve qu’il danse un slow avec Isaure sur un air mélancolique.)

SCÈNE 24

MARCEAU. Vous ne pourrez pas garder le secret éternellement. Tôt ou tard les gens finiront par apprendre la vérité.

DGV. Savez-vous ce que renferme réellement cette grotte, M.Chanfrein ? Vous êtes un homme intelligent. Un homme intelligent appliquerait-il le protocole sans se poser de question ? Vous suivez mes ordres car vous savez au fond de vous que ce qu’il y a derrière cette porte est trop important pour que quiconque n’en soit informé. Nous devons garder le secret pour le moment.

MARCEAU. Pendant combien de temps encore ? Je n’en peux plus de mentir à ma femme.

DGV. Le temps que je jugerai nécessaire. Ne vous en faites pas, cela ne devrait plus être très long.

MARCEAU. Peu importe ce que vous manigancez, laissez-moi juste en dehors de tout ça. Je ne veux plus être mêlé à vos affaires. Voici ma lettre de démission, je ne serai pas votre homme. (Il se dirige vers la sortie.)

DGV. Croyez-vous que la liberté ait un prix, M.Chanfrein ?

MARCEAU. Je ne suis pas sûr de bien comprendre votre question.

DGV. Croyez-vous que la liberté ait un prix ?

MARCEAU. Mon expérience ici m’a appris que tout avait un prix. Et aussi que ce sont toujours les mêmes qui gagnent à la fin.

DGV. Exact. Alors pensez-vous qu’il vous suffise de quitter cette pièce pour redevenir un homme libre ?

MARCEAU. Je ne crois plus à vos images, je ne suis même pas sûr d’y avoir déjà cru. Peu importe ce qui m’attend à l’extérieur, ce sera toujours moins pire qu’ici.

DGV. Ce n’est pas moi qui prétendrai le contraire. Mais qu’en est-il de votre épouse ? Réfléchissez. En partant d’ici maintenant vous lui feriez prendre des risques démesurés, à elle et au bébé. Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ?

MARCEAU. Y a-t-il une autre alternative ?

DGV. Grâce à vous, le projet ZETA est devenu le secret le mieux gardé de l’histoire du Quartier d’Affaires. Reprenez votre lettre. Continuez d’obéir à mes ordres. Je ne suis pas votre ennemi, M.Chanfrein. Mais vous devez comprendre que je ne suis pas le seul à prendre les décisions. J’aimerais vous aider mais ma hiérarchie ne me le permet pas toujours. Soyez patient. Dans quelques jours, le Conseil de Direction se réunira pour élire un nouveau leader. Si je suis président, votre liberté sera ma priorité.

MARCEAU. Qu’est-ce qui me garantit que vous dites vrai ?

DGV. Il y a peu de garanties en ce monde, M.Chanfrein. Faites le bon choix. La balle est dans votre camp.

SCÈNE 25

LA VOIX. Qui est-ce ?

ISAURE. Isaure Follet. Trente-sept ans. Veuve et employée de la Faïencerie Palude pendant deux ans.

DGV. Mademoiselle Follet a fait partie de la dernière session de recensement. J’ai pensé que son aide pourrait s’avérer utile.

LA VOIX. Bien, je vous écoute.

DGV. Cyprien Palude semble avoir certaines affinités avec elle. Tant qu’elle sera ici, il sera pieds et poings liés. Il ne fera rien qui pourrait la blesser.

ISAURE. Cyprien ? Vous connaissez Cyprien ?

DGV. Vous désirez un thé, Isaure ? Ou un café peut-être ? Nos chefs de groupe font un excellent travail avec elle. Bientôt elle ne se souviendra même plus d’avoir travaillé à la faïencerie.

LA VOIX. Que suggérez-vous ?

DGV. Gardons-la à nos côtés jusqu’aux élections.

LA VOIX. Bien. Faites savoir à Cyprien Palude que son amie est ici et qu’elle travaille pour moi. Tout manquement au règlement sera désormais suivi d’une offensive de notre part. Voyons voir jusqu’où il peut aller. Mademoiselle Follet, où travaillez-vous depuis votre recensement ?

ISAURE. On m’a confié plusieurs missions, madame. J’ai surtout travaillé comme technicienne de surface.

LA VOIX. À partir d’aujourd’hui vous m’offrirez vos services. Je veux que vous fassiez le ménage dans mes appartements deux fois par semaine. Le reste du temps vous logerez dans une pièce annexe. Vous m’accompagnerez aussi dans toutes mes sorties publiques. Je veux être sûre que l’on vous voie.

ISAURE. Bien, madame.

DGV. Ce n’est pas tout. Marceau Chanfrein est persuadé que je dois devenir le nouveau président. La promesse de mon élection accompagne l’espoir de sa liberté. Cela m’assurera son soutien jusqu’à l’ouverture officielle. Quoi que son beau-père ait l’intention de faire, il l’en empêchera.

LA VOIX. Vous êtes un génie, Vincent.

DGV. Dois-je confirmer à mes équipes la reprise des travaux ? Le Conseil aura besoin de preuves dans les plus brefs délais.

LA VOIX. Pas encore. Je veux d’abord être certaine de l’annihilation totale de la famille Palude.

SCÈNE 26

CYPRIEN. Le projet mystérieux, c’est donc ça ? Des fouilles archéologiques ?

MARCEAU. Vous m’avez suivi jusqu’ici.

CYPRIEN. Je cherche juste à comprendre ce qui se passe, tout comme Martha.

MARCEAU. Si on vous trouve ici et qu’on me trouve ici avec vous, c’est fini.

CYPRIEN. Qu’est-ce que ça cache, tout ça ? Qu’est-ce que c’est, ces fouilles ? Laisse-moi entrer.

MARCEAU. Je ne peux pas.

CYPRIEN. Laisse-moi, je te dis.

MARCEAU. Non. (Il le pousse, Cyprien tombe.) Je suis désolé. Partez avant qu’on vous trouve, partez je ne dirai rien.

CYPRIEN. Il faut que tu choisisses ton camp, Marceau, je te l’ai déjà dit.

MARCEAU. Vous savez bien que c’est impossible. Ne rendez pas les choses plus difficiles qu’elles ne le sont. (Cyprien entre dans la caverne, Marceau fait les cent pas. Quelques instants plus tard, Cyprien ressort.) Alors ? (Cyprien ne dit rien, il sort.)

SCÈNE 27

LA VOIX. C’est donc à ça que ressemble l’entrée. Je m’attendais à quelque chose de plus extravagant. Combien de vigiles gardent cette porte ?

DGV. Deux le jour, un seul la nuit. Mes meilleurs hommes sont sur le coup.

LA VOIX. J’en suis ravie. Mademoiselle Follet, approchez. Ce n’est pas tous les jours que vous aurez l’opportunité de voir ceci. Savez-vous ce que renferme cette grotte ? Non évidemment, vous ne le savez pas. Vous ne pouvez pas le savoir. Avez-vous déjà entendu parler de la caverne de Platon ?

DGV. Madame, êtes-vous sûre qu’il soit raisonnable d’aborder le sujet avec elle ?

LA VOIX. Pourquoi non ? Mademoiselle Follet fait partie de la maison, à présent. Rien de ce qui sera dit ici n’en sortira, n’est-ce pas ?

ISAURE. Non, madame. Vous avez ma parole, madame.

LA VOIX. Savez-vous ce qui arrive aux traîtres, mademoiselle Follet ? Il fut un temps où nous leur coupions la langue et un autre temps encore où nous les pendions. Des pratiques somme toute assez barbares, je vous l’accorde. J’ai une autre méthode. Savez-vous comment je fais, mademoiselle Follet ? Je m’assure que ceux qui travaillent pour moi ne me trahissent pas. Je m’assure de leur offrir tout le luxe et le confort dont ils ont besoin pour que jamais ne leur vienne ne serait-ce que l’idée de me trahir. Agenouillez-vous et jurez-moi fidélité.

ISAURE. Je vous jure fidélité, madame. Ma mission est de servir le Quartier d’Affaires. Je ne faillirai pas à celle-ci.

LA VOIX. Êtes-vous certaine de savoir ce que cela implique ?

ISAURE. On n’est jamais trop sûr de rien mais je ne veux pas me défiler, ça non. Vous m’avez offert la chance de devenir quelqu’un de meilleur. Je ne vous décevrai pas.

LA VOIX. Que feriez-vous à ma place, Isaure ? – vous permettez que je vous appelle ainsi ?

ISAURE. Ne vous éparpillez pas. Choisissez quelles sont vos priorités. Ce projet est suffisamment important pour conduire à la fin du Quartier d’Affaires, s’il n’est pas mené correctement. Mais vous n’y parviendrez pas si vous ne faites pas d’abord régner l’ordre. La peur. La peur est l’arme la plus puissante. Montrez-leur qui possède vraiment le pouvoir.

LA VOIX. J’espère que vous êtes convaincu, Vincent. Devrais-je suivre les conseils d’Isaure ou les vôtres ? Bien, montrez-moi l’intérieur de cette grotte, c’est pour cela que je suis venue. Suivez-moi, Isaure, vous avez mérité votre place.

SCÈNE 28

LA VOIX. Je viens d’apprendre que vous aviez convoqué le Conseil sans m’en informer. Pouvez-vous m’expliquer, Vincent, ce que cela signifie ?

DGV. Je vous en prie, asseyez-vous. Il arrive toujours, voyez-vous, un moment où il est nécessaire de s’interroger sur l’avenir. Un moment où il est nécessaire de mettre fin à une certaine époque pour qu’une nouvelle ère puisse voir le jour. Vous avez tenu ce Quartier d’Affaires pendant de nombreuses années et lui avez permis de se développer d’une manière tout à fait remarquable. Mais ce temps est révolu. Le Conseil pense qu’il nous faut un nouveau président.

LA VOIX. Et c’est là que vous vous êtes fait un plaisir de prendre ma place.

DGV. Je vous ai défendu jusqu’à la fin. Vous savez bien que la parole du Conseil est irrévocable. Mon implication dans le projet ZETA n’est pas passée inaperçue. Isaure avait raison. Ce projet est suffisamment important pour conduire à la fin du Quartier d’Affaires. Nous ne pouvons nous le permettre.

LA VOIX. N’oubliez pas, Vincent, que sans moi vous n’êtes rien. Je vous ai tiré du néant pour vous élever jusqu’au sommet. Comment ai-je fait cela ? Par un claquement de doigts, un frêle et léger claquement de doigts. N’oubliez jamais qu’il m’en faudrait bien moins pour vous y conduire de nouveau.

DGV. Je crains que cela ne soit plus le cas désormais.

LA VOIX. J’ai créé ce Quartier d’Affaires !

DGV. Et sans notre intervention il aurait disparu avec vous. Nous avons fait la découverte d’un lieu exceptionnel qui aurait mérité toute votre attention. Que faisiez-vous pendant ce temps-là ? Vous étiez occupée à la destruction de la famille Palude. Sont-ils détruits ? Non. Et la Caverne, qu’en est-il ? Travaux interrompus, problèmes sanitaires irrésolus, commercialisation retardée. Ce sont autant de petits détails que le Conseil a adoré soulever.

LA VOIX. Je vous avais chargé du projet ZETA car j’avais confiance en vous.

DGV. Chargé ? Il semblerait qu’il y ait eu une légère incompréhension, dans ce cas. Comme vous l’avez si souvent répété, le vent tourne. Il a tourné en ma faveur.

LA VOIX. Je demanderai une nouvelle réunion du Conseil. Je vous garantis que lorsque tout sera rentré dans l’ordre, je vous exterminerai, Vincent. Vous et tous ceux qui composent votre espèce.

DGV. Vous n’avez pas l’autorité suffisante pour convoquer le Conseil. Vos paroles sont devenues obsolètes, vos actions sont devenues obsolètes, vous êtes devenue obsolète. Rentrez chez vous, faites vos valises. La semaine risque d’être éprouvante. J’oubliais. Isaure Follet est dorénavant mon assistante. Pour toute demande veuillez vous adresser directement à elle.

LA VOIX. Vous ne cesserez donc jamais de m’épater. Je vous souhaite beaucoup de plaisir à ce poste. (Elle se dirige vers la sortie.) Puis-je vous poser une dernière question ? Pensez-vous vraiment que le monde soit aveugle ?

DGV. Je ne sais pas. Je suis incapable de le savoir.

SCÈNE 29

CYPRIEN. Regarde-moi tous ces gratte-ciels. Des panneaux publicitaires et encore des panneaux publicitaires. Uniquement de la lumière artificielle. Ah, le soleil ! « Au Quartier d’Affaires, nous prenons tout en charge pour des obsèques plus confortables. » Enfin, c’est pas pour tout de suite mais ça va pas tarder.

MARTHA. Vous exagérez, papa.

CYPRIEN. Moi, j’exagère ? Ah non. Le cimetière est au bout de la rue alors tu sais c’est plus très loin. (La Voix entre.) Je la connais cette bonne femme. Je crois bien que je la connais. Il me semble l’avoir déjà vue quelque part. Sauf qu’elle portait des chaussures.

MARTHA. Vous la connaissez ou vous croyez la connaître ?

CYPRIEN. J’en sais rien, son air me rappelle vaguement quelqu’un. Oh, tu entends ce bruit ? Tous ces bruits sous ce dôme ? C’est infernal, Martha, ça me tape sur le système.

MARTHA. Madame ! Madame, est-ce que tout va bien ?

LA VOIX. J’ai connu mieux.

MARTHA. Je m’appelle Martha et lui c’est mon père Cyprien. On est nouveau ici. Et vous c’est comment ? Est-ce qu’on peut faire quelque chose pour vous aider ?

LA VOIX. Non ça va aller.

MARTHA. Vous n’avez vraiment pas l’air bien. Vous devriez venir chez nous pour vous reposer un peu.

LA VOIX. Je vous assure ça ira. Merci. (Elle sort.)

MARTHA. Madame !

SCÈNE 30

MARCEAU. Vous avez demandé à me voir, monsieur ?

DGV. Vous en connaissez les raisons, M.Chanfrein, n’est-ce pas ? Vous avez enfreint le règlement et conduit votre beau-père à l’intérieur de la Caverne. Ne baissez pas les yeux, regardez-moi. Regardez-moi et dites que vous êtes désolé.

MARCEAU. Je suis désolé, monsieur.

DGV. Vous mentez. Recommencez.

MARCEAU. Je suis désolé, monsieur.

DGV. Vous manquez de conviction. Essayez encore.

MARCEAU. Je suis profondément désolé, monsieur.

DGV. À votre avis, quelle est la meilleure punition que je puisse vous infliger ?

MARCEAU. Je ne sais pas, monsieur.

DGV. Réfléchissez !

MARCEAU. Je suis désolé, je n’en sais rien. Pardonnez-moi, je vous en prie.

DGV. Voilà qui est beaucoup mieux. Je ne vous punirai pas, M.Chanfrein. Non, je préfère vous récompenser. Je veux vous récompenser en échange d’un petit service. Prenez ceci. (Il lui donne un revolver.) Vous l’utiliserez contre Cyprien Palude.

MARCEAU. Ce que vous me demandez est impossible.

DGV. Avez-vous donc oublié notre précédente discussion ? Obéissez à mes ordres et je ferai de votre liberté une des mes priorités. Il ne s’agit pas d’une simple demande, M.Chanfrein. C’est un ordre. Souhaitez-vous contester les ordres de votre président ?

MARCEAU. Je ne tuerai pas mon beau-père.

DGV. Alors je n’aurai d’autre choix que d’utiliser moi-même cette arme. Contre vous. Quel dommage, non ? Vous auriez pu devenir un homme important.

MARCEAU. Je ne veux plus être un homme important.

DGV. Alors vous serez un homme mort. (Marceau prend l’arme.)

SCÈNE 31

CYPRIEN. Ton mari n’est pas rentré ?

MARTHA. Il est cinq heures du matin, je m’inquiète.

CYPRIEN. Ne t’en fais pas pour lui, c’est un grand garçon.

MARTHA. Je sens qu’il m’échappe, c’est terrible, il m’échappe et je suis en train de le perdre et je ne peux rien faire. Je ne sais pas ce que j’ai fait de mal, c’est forcément ma faute.

CYPRIEN. Tu es dure avec toi-même, va te reposer encore un peu. (Marceau entre.)

MARCEAU. Je vous dois des explications, à tous les deux.

CYPRIEN. Qu’est-ce qui te fait croire qu’on veut encore t’écouter ? Tu t’es comporté comme un vrai salopard ces derniers temps.

MARCEAU. Ce qu’ils ont découvert, c’est l’entrée d’une grotte. Au départ on pensait à une ville souterraine ou un truc du genre. Les fouilles ont été faites dans le plus grand secret. Seuls quelques vigiles ont été mis au courant de façon à se relayer pour protéger l’entrée. J’étais le chef des opérations. Je n’étais jamais entré à l’intérieur jusqu’à ce soir. Ce qu’il y a à l’intérieur, ce qu’il y a à l’intérieur ce sont des corps humains. Ils sont cinq, attachés à une paroi par des chaînes au niveau des jambes et du cou. Je crois qu’ils sont morts dans cette position. Ce sont des esclaves ou des prisonniers ou je ne sais trop quoi.

MARTHA. Personne n’est au courant que le centre est construit là-dessus ? Ils ont gardé le secret pendant tout ce temps ?

MARCEAU. Ils veulent l’exploiter, je ne sais pas encore de quelle façon.

CYPRIEN. Voilà un étrange tableau et d’étranges prisonniers.

MARCEAU. Regardez-nous, c’est exactement ce que nous sommes, des hommes enchaînés. On devient leurs prisonniers peu à peu. Les pions d’un interminable jeu d’échecs. Ils nous transforment en machines. Incapables de dire ou de penser par nous-mêmes. Incapables de maîtriser notre propre destin. Toute notre vie on va se noyer dans des illusions mais c’est pas la réalité ça. On va devenir des ombres qui passent leur vie à contempler d’autres ombres. Notre monde entier ce sera des ombres et on aura beau croire que c’est la réalité ce sera pas la réalité. Ce sera jamais la réalité. C’est vous qui aviez raison, on ne trouvera pas notre bonheur ici. Préparez vos affaires, on met les voiles.

MARTHA. Maintenant ?

MARCEAU. Il faut partir avant le lever du soleil. Je refuse de travailler un jour de plus pour eux. (Ils s’apprêtent à partir lorsque un flash spécial montre Isaure en compagnie du DGV.)

CYPRIEN. Isaure ? Elle est ici. Isaure est ici. Je dois aller la chercher.

MARCEAU. Non c’est exactement ce qu’ils veulent. On doit y aller maintenant.

CYPRIEN (en hurlant). Rends-la moi espèce d’enfoiré ! Tu m’entends ? Rends-la moi !

MARTHA. Papa, arrêtez. Marceau a raison. On ne peut rien faire.

MARCEAU. Nous avons peu de temps. Si on ne part pas maintenant, ils nous auront tous. On reviendra pour Isaure. On reviendra. Je vous le promets. C’est promis. (Ils sortent.)

SCÈNE 32

(Isaure habille le Directeur Général des Ventes pour le discours final.)

DGV. Savez-vous quelle sera ma première décision en tant que président du Quartier d’Affaires, Isaure ?

ISAURE. Non, Monsieur, je ne sais pas.

DGV. Je vais supprimer le droit de veto du Conseil de Direction. Qu’est-ce que cela veut dire ?

ISAURE. Que vous serez désormais le seul à prendre les décisions.

DGV. Exact. Le seul maître à bord. Le seul à disposer d’un pouvoir incontesté et sans limite. Ne me craignez pas. Je suis l’avenir de ce Quartier d’Affaires. Admirez-moi, aimez-moi et je vous promets que vous aurez toujours une place à mes côtés. Isaure, ensemble nous pouvons bâtir le monde de demain. Nous construirons d’autres quartiers d’affaires dans d’autres endroits et, un jour, lorsque nous ouvrirons les yeux, le monde nous appartiendra. (Il l’embrasse.)

SCÈNE 33

DGV. Mesdames et messieurs, c’est un honneur pour moi de représenter le Quartier d’Affaires en ce jour très spécial. En ma qualité de président, je tenais tout d’abord à remercier ceux qui nous ont soutenu au commencement et qui continuent, encore maintenant, de nous soutenir. Nous vivons, mesdames et messieurs, des temps difficiles. Aujourd’hui plus que jamais mon devoir est de vous le dire. Le Quartier d’Affaires doit enfin déterminer quels sont ses alliés et quels sont ses ennemis. Une nouvelle ère est en train de voir le jour. Nous pourrions même parler, sans en avoir peur, d’une nouvelle humanité. L’homme de demain sera un homme plus fort, plus intelligent et plus conscient de ses capacités. Bientôt, nous repousserons les limites de la science et de la connaissance afin de bâtir cette nouvelle humanité, ici, au Quartier d’Affaires. Mais cela demeurera impossible tant qu’il y aura parmi nous des individus égoïstes et malintentionnés qui menacent par leurs paroles et par leurs actes l’évolution de notre espèce. Nous voudrions nous aider les uns les autres, comme l’on nous a appris et comme il en a toujours été, car il est dans la nature humaine de porter secours à son prochain. Mais un président ne peut ignorer avec constance les intérêts de son entreprise. Vous portez tous ici l’espoir de l’Homme Nouveau. Ne laissons pas cet espoir s’évanouir au contact d’êtres rétrogrades et insignifiants. Nous ne devons plus avoir peur de les éradiquer de notre société. Nous ne devons plus avoir peur de nos idées. Nous ne devons plus avoir honte de les mettre en action. Nous voulons un peuple obéissant, un peuple qui ait une confiance aveugle en ses dirigeants car vous ne pouvez oublier que nous agissons pour le peuple. Nous sommes venus à vous aujourd’hui, messieurs-dames, avec un gage de notre sincérité. Nous avons fait il y a quelques temps la découverte d’un lieu unique en son genre et ce lieu se trouve ici même, à l’intérieur, ou plutôt sous notre Quartier d’Affaires. Un lieu exceptionnel, un lieu épatant et chargé d’histoire. Les restes d’une civilisation qui n’a plus rien à voir avec la nôtre, les vestiges d’une époque sombre et terrifiante. Afin de vous en faire profiter, nous avons décidé après quelques travaux d’ouvrir cet espace au public. Mesdames et messieurs, j’ai le plaisir de vous convier samedi prochain à une première mondiale : l’inauguration de la caverne de Platon, une attraction exclusive ! Vous aurez la chance de vivre un moment incomparable : asseyez-vous parmi les prisonniers ou faites défiler les ombres, à vous de choisir ! Les billets seront disponibles dès demain dans vos points de vente habituels. Réservez, maintenant.

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