LA VÉNUS D’ILLE

LA VÉNUS D'ILLE

ADAPTATION DE LA NOUVELLE DE PROSPER MÉRIMÉE

Dans la petite ville d’Ille, une Vénus en bronze a été découverte par un collectionneur local, M. de Peyrehorade. Attiré par cette étonnante statue, l’archéologue parisien Henri Prosper se rend à Ille, où l’on s’apprête aussi à célébrer les noces du jeune Alphonse et de Louise de Puygarrig.

DISTRIBUTION

Vénus, statue romaine.
Henri Prosper, antiquaire parisien
Eugène de Peyrehorade, collectionneur de province.
Alphonse de Peyrehorade, fils d’Eugène.
Agathe de Peyrehorade, femme d’Eugène.
Louise de Puygarrig, fiancée d’Alphonse.
Pauline, domestique des Peyrehorade.
Basile, employé catalan au service d’Eugène.
Ezequiel, un aragonais de mauvaise réputation.
Le procureur du Roi.
Un prêtre.

PREMIÈRE JOURNÉE

SCÈNE 1

(Dans une pénombre quasi complète surgit une lumière très douce. On distingue peu à peu une forme noire au milieu de la scène. C’est Vénus.)

VÉNUS. On ne s’adresse jamais en vain au cœur de Vénus. Les sanglots et le dépérissement éveillent sa pitié, le dédain et l’indifférence sa colère. Méprisez-la, elle vous méprisera en retour. Adorez-la, elle vous aimera comme jamais vous n’avez été aimé auparavant. Je suis Vénus, au genou de laquelle vous vous prosternerez. Mon culte est sans limites au-delà des frontières du temps et de l’espace, en tous siècles et dans toutes les galaxies. Je suis toute-puissante, née de l’écume de la mer, offerte en hymen au dieu-forgeron, maîtresse de Mars et mère d’Énée. Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre. Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour, est fait pour inspirer un amour et une crainte éternels. Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris. J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes, je hais le mouvement qui déplace les lignes, et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. Prise au piège du malheureux Dédale, j’attends mon heure sous un masque de bronze. Je ne suis guère plus que le vestige d’un Olympe persécuté et amoindri par les hommes. Laissez-moi vous raconter une histoire, vous, mortels qui m’écoutez. Ouvrez les yeux, tendez l’oreille, votre déesse vous parle. Lorsque Jupiter chassa définitivement les Titans, il installa sur le mont Olympe son trône, ainsi que son cortège de Dieux. Les Dieux furent adorés et craints à la fois, pendant maintes générations. On leur dédiait des temples, des jours, voire des cités. Ils étaient les plus puissantes créatures de l’univers, ils modelaient le monde à leur image. C’est alors qu’intervint le misérable Dédale. Par son art il voulut représenter les Dieux, leur donner forme humaine. Il donna à son invention le doux nom de statue. Mais plutôt que de servir l’Olympe, cet artifice produisit l’effet inverse. Peu à peu, les hommes se détournèrent de la véritable adoration pour ne vénérer plus que leurs idoles de pierre. Ainsi fûmes-nous réduits au néant, à une existence quasi-inanimée, attendant qu’un jeune cœur innocent nous délivre par son amour de la torpeur où nous avaient plongés les fidèles. J’attends, ô mortels. Vous possédez le pouvoir. Alors vénérez-moi, ou bien soyez maudits.

SCÈNE 2

(Le soleil est déjà couché. Depuis la plaine, on peut apercevoir les toits d’une ville. Entre Prosper, en compagnie de Basile.)

BASILE. Nous y voilà, m’sieur. Si vous continuez tout droit sur la route principale, vous allez tomber sur la place de l’Église.

PROSPER. Vous … Vous savez sans doute où demeure M. de Peyrehorade ?

BASILE. Si je le sais ! Je connais sa maison comme la mienne; et s’il ne faisait pas si noir, je vous la montrerais. C’est la plus belle d’Ille. Il a de l’argent, oui, M’sieur de Peyrehorade; et il marie son fils à plus riche que lui encore.

PROSPER. Et ce mariage se fera-t-il bientôt ?

BASILE. Bientôt ? Il se peut que d’jà les violons soient commandés pour la noce. Ce soir, peut-être, demain, après-demain, qu’est-ce j’en sais ! C’est à Puygarrig que ça se fera, car c’est mamzelle de Puygarrig que m’sieur le fils épouse. Ce sera beau, oui !

PROSPER (pour lui-même). Je risque fort de jouer les trouble-fêtes. Mais j’étais attendu, il fallait bien me présenter. (Il s’assoit et allume un cigare.)

BASILE. Gageons, m’sieur, gageons un cigare que j’devine ce que vous allez faire chez M’sieur de Peyrehorade ?

PROSPER (en lui tendant un cigare). Mais, cela n’est pas bien difficile à deviner. À l’heure qu’il est, quand on a fait six lieues dans le Canigou, la grande affaire, c’est de souper.

BASILE. Oui, mais demain ? Tenez, je parierais que vous venez à Ille pour voir l’idole ? J’ai deviné cela à vous voir tirer en portrait les saints de Serrabona.

PROSPER. L’idole ? Quelle idole ?

BASILE. Comment ? On ne vous a pas conté, à Perpignan, comment M’sieur de Peyrehorade avait trouvé une idole en terre ?

PROSPER. Vous voulez dire une statue en terre cuite, en argile ?

BASILE. Non pas. Bien en cuivre, et il y en a de quoi faire des gros sous. Elle vous pèse autant qu’une cloche d’église. C’est bien avant dans la terre, au pied d’un olivier, que nous l’avons eue.

PROSPER. Vous étiez donc présent à la découverte ?

BASILE. Oui, m’sieur. M’sieur de Peyrehorade nous dit, il y a quinze jours, à Jean Coll et à moi, de déraciner un vieil olivier. Voilà donc qu’en travaillant, Jean Coll, qui y allait de tout cœur, il donne un coup de pioche et j’entends bimm… comme s’il avait tapé sur une cloche ! Qu’est-ce que c’est, que j’dis. On pioche toujours, on pioche, et voilà qu’il paraît une main noire, qui semble la main d’un mort qui sortait de terre. Moi, je prends la peur. Je m’en vais à m’sieur, et je lui dis: “Des morts, notre maître, qui sont sous l’olivier ! Faut appeler le curé !” Quels morts, qu’il me dit. Il vient, et il n’a pas plutôt vu la main qu’il s’écrie “Un antique ! Un antique !”. Vous auriez cru qu’il avait trouvé un trésor. Et le voilà, avec la pioche, avec les mains, qui se démène et qui faisait quasiment autant d’ouvrage que nous deux.

PROSPER. Et enfin qu’avez-vous trouvé ?

BASILE. Une grande femme noire plus qu’à moitié nue, révérence parler, m’sieur, toute en cuivre, et m’sieur de Peyrehorade nous a dit que c’était une idole du temps des païens … du temps de Charlemagne, quoi !

PROSPER. Je vois ce que c’est… Quelque bonne Vierge en bronze d’un couvent détruit.

BASILE. Une bonne Vierge ! Ah bien oui ! … Je l’aurais bien reconnue, si ç’avait été une bonne Vierge. C’est une idole, vous dis-je; on le voit bien à son air. Elle vous fixe avec ses grands yeux blancs… On dirait qu’elle vous dévisage. On baisse les yeux, oui, en la regardant.

PROSPER. Des yeux blancs, vous dites ? Sans doute sont-ils incrustés dans le bronze. Ce sera peut-être quelque statue romaine.

BASILE. Romaine ! C’est cela. M’sieur de Peyrehorade dit que c’est une Romaine.

PROSPER. Est-elle entière, bien conservée ?

BASILE. Oh, m’sieur, il ne lui manque rien. Mais avec tout cela, la figure de l’idole ne me revient pas. Elle a l’air méchante… et elle l’est aussi.

PROSPER. Méchante ? Quelle méchanceté vous a-t-elle faite ?

BASILE. Pas à moi précisément, mais vous allez voir. Nous nous étions mis à quatre pattes pour la dresser debout, et m’sieur de Peyrhorade, lui aussi tirait à la corde, bien qu’il n’ait guère plus de force qu’un poulet, le digne homme ! Avec bien de la peine nous la mettons droite. J’amassais un tuileau pour la caler, quand, patatras ! La voilà qui tombe à la renverse tout d’une masse. Je dis: “Gare dessous !” Pas assez vite pourtant, car Jean Coll n’a pas eu le temps de tirer sa jambe…

PROSPER. Et il a été blessé ?

BASILE. Cassée net comme un échalas, sa pauvre jambe ! Peuchère ! Quand j’ai vu cela, moi, j’étais furieux. Je voulais défoncer l’idole à coups de pioche, mais m’sieur de Peyrehorade m’a retenu. Il a donné de l’argent à Jean Coll, qui tout de même est encore au lit depuis quinze jours que cela lui est arrivé, et le médecin dit qu’il ne marchera jamais de cette jambe-là comme de l’autre.

PROSPER. Bien… Je devrais m’entretenir à ce propos avec M. de Peyrehorade… Me conduirez-vous jusque chez lui ? J’ai bien peur de ne pas être assez hardi pour trouver le chemin.

(Le catalan acquiesce et continue son récit tout en marchant.)

SCÈNE 3

(L’intérieur de la maison Peyrehorade, richement décorée selon le style Louis-Philippe.)

PEYREHORADE. Quel toupet ! Ameuter tout Puygarrig comme si c’était des membres de la famille. Et dire qu’il faudra faire entrer tout ce monde ici. Agathe va être folle. Et il y a de quoi ! Pour les noces de son neveu Hubert, on était dix. Pourtant, c’était un beau mariage. La mariée était d’un chic. J’ai hâte de voir la tenue de mademoiselle de Puygarrig. Espérons que les funérailles de sa tante ne portent pas trop atteinte à son bonheur…

(Entre Pauline, la domestique.)

PAULINE. Monsieur Basile vous demande, monsieur. Il est accompagné d’un grand maître de Paris, qu’il dit. Un expert archéologue, je crois. Dois-je les faire entrer ?

PEYREHORADE. Un archéologue, dis-tu ? Euh… Oui, fais-les entrer.

SCÈNE 4

(Même endroit. Entrent Prosper, Basile et Pauline.)

PEYREHORADE. M. Prosper ! Henri Prosper ! C’est un grand honneur de vous recevoir ici, à Ille. Pardonnez-moi ce désordre chaotique, à vrai dire je ne vous attendais pas avant plusieurs jours.

PROSPER. Tout le plaisir est pour moi, M. de Peyrehorade. Je suis navré de vous déranger en des circonstances si intéressantes pour votre famille.

PEYREHORADE. Ah, vous voulez parler du mariage de mon garçon ? Bagatelle ! Ce sera fait après-demain. Vous ferez la noce avec nous, en famille, car la future est en deuil d’une tante dont elle hérite. Ainsi point de fête, point de bal… C’est dommage… Vous auriez vu danser nos Catalanes… Elles sont jolies, et peut-être l’envie vous aurait-elle pris d’imiter mon Alphonse. Où est-il d’ailleurs ? Pauline, fais le descendre. Et préviens également madame de l’arrivée de notre hôte ! Et ajoute un couvert supplémentaire. (Pauline sort.) M. Prosper, vous souperez avec nous ce soir. Vous devez être affamé !

BASILE. Oh oui on l’est, m’sieur. C’est très aimable de votre part, m’sieur.

PROSPER. J’aimerais m’enquérir des excursions à faire, peut-être auriez-vous quelques conseils à me donner sans que cela ne requière votre présence ?

PEYREHORADE. Samedi, les jeunes gens mariés, je suis libre, et nous nous mettons en course. Je vous demande pardon de vous donner l’ennui d’une noce de province. Pour un parisien blasé sur les fêtes… et une noce sans bal encore ! Pourtant, vous verrez une mariée… une mariée… vous m’en direz des nouvelles ! Mais vous êtes un homme grave et vous ne regardez plus les femmes. J’ai mieux que cela à vous montrer. Je vous ferai voir quelque chose …

PAULINE (entrant dans la pièce). Monsieur, madame va descendre. Puis-je servir le dîner ?

PEYREHORADE. Fais, Pauline, fais. Et apporte-nous du vin, veux-tu. Un repas sans vin est pour moi comme un été sans chaleur. Savez-vous, M. Prosper, qu’il est produit ici même, dans mes vignes ?

(Elle ressort.)

SCÈNE 5

(Même endroit, mêmes personnages. Entrent Agathe de Peyrehorade, suivie d’Alphonse, d’apparence sage et discrète.)

AGATHE. M. Prosper !

PROSPER. Enchanté, madame. Je suis très heureux de vous rencontrer. M. Alphonse. (Il lui serre la main.)

AGATHE. Oh, voyons, tout le plaisir est pour moi.

PEYREHORADE. Agathe, sais-tu que tu as en face de toi le plus grand, le plus illustre des archéologues de la capitale ? Envoyé ici par le roi Louis-Philippe en personne afin de visiter les environs d’Ille.

PROSPER. Si je puis me permettre, l’éloge me semble un peu démesuré. Je ne fais que servir l’Histoire. Ille regorge de monuments antiques.

PEYREHORADE. Ne soyez pas si modeste, mon cher ami, cela vous perdra. Dans quelques temps, vous tirerez le Roussillon de l’oubli dans lequel il a été plongé par les savants, croyez-moi, j’en suis persuadé ! Maintenant, si vous le voulez bien, mettons-nous plutôt à table avant que ne refroidisse notre repas.

BASILE. Bien parlé, m’sieur de Peyrehorade !

(Pauline vient servir le vin.)

PEYREHORADE. Goûtez moi donc ce vin, M. Prosper ! Vous m’en direz des nouvelles. Oh ! Je vais vous faire montrer une estampe que j’ai au bureau. Elle vous plaira. (Il se lève et sort.)

AGATHE. Eugène, assieds-toi. Laisse notre invité tranquille. Tu fais mauvaise figure ! Peut-être monsieur n’aime-t-il pas la caille ? Je peux faire venir un autre plat si vous le souhaitez ! (Elle se lève et sort.)

PEYREHORADE. C’est un masque mortuaire trouvé au large du Nil, qui date de l’époque de la Grande Égypte. Un vrai trésor ! Vous vous intéressez aux Pharaons, monsieur Prosper ?

PROSPER. Oui, bien que ce ne soit pas mon époque de prédilection.

PEYREHORADE. Laissez-moi deviner, vous préférez l’antiquité gréco-romaine. Figurez-vous que j’ai en ma possession un livre extraordinaire. Je vais vous le chercher ! (Il repart.)

PROSPER. Non, ce n’…

AGATHE. J’ai fait frire des milliasses. Pauline va apporter de la confiture tout de suite. Vous aimez la confiture ? Nous la préparons nous-mêmes. (Elle repart.)

PROSPER. Non, ne vous…

ALPHONSE. Excusez-les, ils… nous ne sommes pas habitués à recevoir des gens de la capitale. (Un temps.) J’aime beaucoup la chaîne de votre montre. Elle vient de Paris ?

PROSPER. Oui.

(Les parents repassent puis repartent.)

AGATHE. Nous espérons que cela vous convienne. À moins que …

PROSPER. C’est… parfait. Ne vous donnez pas tant de peine.

PEYREHORADE. Ah ça ! Mon cher hôte, vous m’appartenez, vous êtes chez moi. Je ne vous lâche plus, sinon quand vous aurez vu tout ce que nous avons de curieux dans nos montagnes. Il faut que vous appreniez à connaître notre Roussillon, et que vous lui rendiez justice. Vous ne vous doutez pas du tout de ce que nous allons vous montrer. Monuments phéniciens, celtiques, romains, arabes, byzantins, vous verrez tout, depuis le cèdre jusqu’à l’hysope. Je vous mènerai partout et ne vous ferai pas grâce d’une brique. (Il tousse, doit s’arrêter et se rassied finalement à table.)

AGATHE. Eugène vous réserve aussi une fière surprise pour demain !

PROSPER. Mon Dieu ! Il est difficile d’avoir un trésor dans sa maison sans que le public n’en soit instruit. Je crois deviner la surprise que vous me préparez. Mais si c’est de votre statue qu’il s’agit, la description que mon guide m’en a faite n’a servi qu’à exciter ma curiosité et à me disposer à l’admiration.

PEYREHORADE. Ah ! Basile vous a parlé de l’idole, car c’est ainsi qu’ils appellent ma belle Vénus Tur… mais je ne veux rien vous dire. Demain, au grand jour, vous la verrez, et vous me direz si j’ai raison de la croire un chef d’œuvre. Parbleu ! Vous ne pouviez arriver plus à propos ! Reprenez du vin, je vous en prie. Il y a des inscriptions que moi, pauvre ignorant, j’explique à ma manière… mais un savant de Paris ! Vous vous moquerez peut-être de mon interprétation… Car j’ai fait un mémoire… Moi qui vous parle… Vieux collectionneur de province, je me suis lancé… Je veux faire gémir la presse… Si vous vouliez bien me lire et me corriger, je pourrais espérer… Par exemple, je suis bien curieux de savoir comment vous traduirez cette inscription sur le socle: CAVE. Mais je ne peux rien vous demander encore ! À demain, à demain ! Pas un mot sur la Vénus aujourd’hui.

AGATHE. Tu as raison, Eugène, de laisser là ton idole. Tu devrais voir que tu empêches monsieur de manger. Va, monsieur a vu à Paris de bien plus belles statues que la tienne. Aux Tuileries, il y en a des douzaines, et en bronze aussi.

PEYREHORADE. Voilà bien l’ignorance, la sainte ignorance de la province ! Comparer un antique admirable aux plates figures de Coustou ! Savez-vous que ma femme voulait que je fondisse ma statue pour en faire une cloche à notre église ? C’est qu’elle en eût été la marraine. Un chef d’œuvre de Myron, monsieur !

BASILE. Chef d’œuvre ! Chef d’œuvre ! Un beau chef d’œuvre qu’elle a fait ! Casser la jambe d’un homme !

PEYREHORADE (montrant sa jambe droite). Si ma Vénus m’avait cassé cette jambe-là, mon bon Basile, je ne la regretterais pas.

AGATHE. Bon Dieu ! Eugène, comment peux-tu dire cela ! Heureusement que l’homme va mieux… Et encore je ne peux pas prendre sur moi de regarder la statue qui fait des malheurs comme celui-là. Pauvre Jean Coll !

PEYREHORADE. Blessé par Vénus ! (Il rit et tousse encore.) Blessé par Vénus, le maraud se plaint ! Veneris nec praemia noris. Et les présents de Vénus, tu ne les connais pas. Qui n’a été blessé par Vénus ?

(Pendant ce temps-là, Alphonse regarde Prosper d’un air supérieur.)

AGATHE. Eugène, enfin. Monsieur a fait un long voyage, il veut sans doute se reposer. Tu agaces tout le monde avec tes histoires. M. Prosper, vous excuserez la piètre qualité du gîte que vous allez recevoir, vous qui devez être si bien habitué au confort de Paris… Vous n’y serez pas pareil. En province on est si mal ! Si vous le souhaitez, je peux envoyer Pauline ajouter quelques draps…

PROSPER. Oh vous savez, après une course dans les montagnes, même une botte de paille me serait un coucher délicieux !

AGATHE. Croyez-nous, M. Prosper, nous aimerions vous traiter de la meilleure manière qui soit, mais nous ne sommes que de simples campagnards… Pauline, veux-tu bien accompagner monsieur notre hôte jusqu’à la chambre qui lui est destinée ?

PEYREHORADE. Inutile de déranger la petite, je m’en chargerai. Je vous prierai de bien vouloir me suivre, mon bon monsieur.

PROSPER. Dans ce cas, madame, je vous donne le bon soir. M. Alphonse. (Il fait une révérence, puis les trois hommes sortent.)

SCÈNE 6

(Prosper et Peyrehorade marchent le long d’un corridor qui donne sur plusieurs chambres, puis ils arrivent devant celle de Prosper.)

PEYREHORADE. À droite, c’est l’appartement que je destine à la future madame Alphonse. Votre chambre à vous est au bout du corridor. Vous sentez bien qu’il faut isoler de jeunes mariés. Vous êtes à un bout de la maison, eux à l’autre. Et voilà, nous y sommes. La sonnette se trouve ici. Laissez-moi seulement vérifier si le sucrier est plein. Pauline oublie fréquemment de le remplir. Cette petite à la tête dans les nuages. Et l’eau de Cologne est-elle bien sur la toilette ? Si vous manquez de quoi que ce soit, n’hésitez pas à me le faire savoir.

PROSPER. Ce sera parfait, ne vous inquiétez pas.

PEYREHORADE. Dans ce cas, bonne nuit. Dormez, M. Prosper, car une riche journée vous attend demain !

(Il sort.)

SCÈNE 7

(Alors que tout le monde est couché, deux individus débarquent. On reconnaît à l’un d’eux Basile. Il chante. Pendant cette scène, on ne devra pas voir Vénus.)

EZEQUIEL. Joder, calme-toi, Basile, tu vas réveiller toute la maison. Tiens, bois, et boucle-la.

BASILE. Mais elle est vide cette bouteille ! Tu l’as finie !

EZEQUIEL. Et si tu allais plutôt voir en cuisine si les Peyrehorade n’ont pas de quoi me rafraîchir le gosier ? On ne reçoit pas ses invités à la nuit tombée, sans même les accueillir.

BASILE. Tu n’es pas leur invité, tu es leur employé. M. de Peyrehorade t’a fait venir pour soigner ses chevaux. C’est tout. (Il aperçoit la statue.) Te revoilà donc, coquine ! Comme j’étais sûr qu’on se retrouverait ! Tu fais moins la maligne maintenant, hein. Si tu étais à moi, je te casserais le cou.

EZEQUIEL. C’est la statue dont tout le monde parle ? C’est elle qu’on appelle l’idole ? C’est elle qui a cassé la jambe à ce pauvre Jean Coll ? C’est du cuivre du temps des païens, c’est plus dur que je ne sais quoi.

BASILE. Si j’avais mon ciseau à froid, je lui ferais bientôt sauter ses grands yeux blancs, comme je tirerais une amande de sa coquille. Il y a pour plus de cent sous d’argent.

EZEQUIEL. Cent sous, tu dis ? (Il sort un canif et disparaît dans la pénombre.) Je n’arrive pas à les retirer. Mon couteau est coincé. Basile ! Basile !

BASILE. Montagnes où l’eau ruisselle sont celles du Canigou qui fleurissent tout…

EZEQUIEL. Basile, elle m’attaque !

BASILE. Quoi ? Mais comment ? (Basile amasse une pierre et la jette.)

EZEQUIEL. Mais tu es devenu fou ! Attends ! (On entend un cri de douleur.) Que s’est-il passé ?

BASILE. Elle me l’a rejetée !

EZEQUIEL. On s’en va, on s’en va. Cette statue est vivante !

BASILE. C’est pas une statue, c’est le diable ! Le diable !

(Ils sortent en courant.)

DEUXIÈME JOURNÉE

SCÈNE 1

(Au grand jour, dans la chambre de Prosper. Entrent Peyrehorade, en robe de chambre, et Pauline, une tasse de chocolat à la main. Ils ouvrent les rideaux.)

PEYREHORADE. Allons, debout, Parisien ! Voilà bien mes paresseux de la capitale ! (Prosper se lève, Pauline lui tend ses vêtements.) Il est huit heures, et encore au lit ! Je suis levé, moi, depuis six heures. Voilà trois fois que je monte ; je me suis approché de votre porte sur la pointe des pieds : personne, nul signe de vie. Cela vous fera mal de trop dormir à votre âge. Et ma Vénus que vous n’avez pas encore vue !

(Pauline se penche vers lui et lui tend la tasse.)

PEYREHORADE. Allons, prenez vite cette tasse de chocolat de Barcelone… Vraie contrebande… Du chocolat comme on n’en a pas à Paris. Prenez des forces, car lorsque vous serez devant ma Vénus, on ne pourra plus vous l’arracher. Nous vous attendons au jardin dans cinq minutes.

(Ils sortent.)

PROSPER. Mais… (Il soupire.) Bon, allons voir cette idole dont tout le monde parle. (Il avale le contenu de la tasse d’une traite et se lève.)

SCÈNE 2

(Prosper arrive au jardin, où se trouve déjà Peyrehorade, assis devant la statue. C’est la première fois que l’on voit nettement Vénus. Elle doit apparaître comme effrayante et fascinante. À l’autre bout de la scène, Alphonse les observe.)

PROSPER. C’est fascinant, ça alors ! Elle est merveilleuse. Le corps de cette Vénus est tout bonnement … parfait. Rien de plus suave, de plus voluptueux que ces contours.

PEYREHORADE. J’étais sûr qu’elle vous plairait.

PROSPER. À vrai dire, je m’attendais à quelque ouvrage du Bas-Empire et il s’agit en réalité d’un chef d’œuvre du meilleur temps de la statuaire ! Et cette draperie ! Mais ce qui est surtout frappant, c’est la vérité des formes. On la croirait presque… réelle.

PEYREHORADE. Et son visage, que dites-vous de son visage ?

PROSPER. Il est étrange, il ne ressemble à rien que j’aie pu voir jusqu’à présent. Chez les sculpteurs grecs, on retrouve généralement la même immobilité dans les traits. Mais ici… C’est comme si l’artiste avait eu l’intention d’y inscrire une sorte de malice, presque de méchanceté. Tous les traits sont légèrement contractés, les yeux sont un peu obliques, la bouche relevée sur les coins, les narines gonflées.

PEYREHORADE. Et pourtant elle n’en perd pas une miette de son étrange beauté. Plus je la regarde, plus j’ai le sentiment pénible que cette si merveilleuse créature est dénuée de toute sensibilité.

PROSPER. Si le modèle a jamais existé, et je doute que le ciel ait jamais produit une telle femme, que je plains ses amants ! Elle a dû se complaire à les faire mourir de désespoir. Il y a quelque chose de féroce dans son expression. Et pourtant je n’ai jamais rien vu de si beau.

PEYREHORADE (citant Racine). C’est Vénus tout entière à sa proie attachée !

PROSPER. Basile disait qu’elle faisait baisser les yeux à ceux qui la regardaient. Je crains qu’il n’ait eu raison.

PEYREHORADE. La femme est l’instrument de damnation le plus sûr dont le malin puisse se servir. Maintenant que vous avez tout admiré en détail, mon cher collègue, ouvrons, s’il vous plaît, une conférence scientifique. Que dites-vous de cette inscription, à laquelle vous n’avez point pris garde encore ? (Il montre du doigt le socle de la statue.)

PROSPER (lisant). Cave amantem.

PEYREHORADE (excité). Qui dicis, doctissime ? Voyons si nous nous rencontrons sur le sens de ce cave amantem !

PROSPER. Mais il y a deux sens. On peut traduire « Prends garde à celui qui t’aime, défie-toi de tes amants ». Mais, dans ce sens, je ne sais si cave amantem serait d’une bonne latinité. En voyant l’expression diabolique de la dame, je croirais plutôt que l’artiste a voulu mettre en garde le spectateur contre cette terrible beauté. Je traduirais donc: « Prends garde à toi si elle t’aime. »

PEYREHORADE. Humph ! Oui, c’est un sens admirable ; mais ne vous en déplaise, je préfère la première traduction, que je développerai pourtant. Vous connaissez l’amant de Vénus ?

PROSPER. Il y en a plusieurs.

PEYREHORADE. Oui, mais le premier, c’est Vulcain. N’a-t-on pas voulu dire : « Malgré toute ta beauté, ton air dédaigneux, tu auras un forgeron, un vilain boiteux pour amant ? » Leçon profonde, monsieur, pour les coquettes !

PROSPER (il sourit pour ne pas vexer son interlocuteur). C’est une terrible langue que le latin avec sa concision.

(Il recule de quelques pas afin de mieux contempler la statue.)

PEYREHORADE. Un instant, collègue ! Vous n’avez pas tout vu. Il y a encore une autre inscription. Montez sur le socle et regardez au bras droit. (Il l’aide à monter.)

PROSPER (comme charmé). Ça alors, elle est encore plus belle de près ! Voyons voir ces écritures. Tracées à main courante, à ce que je crois. Veneri turbul – les lettres d’après semblent avoir été effacées – Eutyches Myro imperio fecit.

PEYREHORADE (radieux et souriant avec malice). Ce qui veut dire ?

PROSPER. Il y a un mot que je n’explique pas encore, mais tout le reste est facile. Eutychès Myron a fait cette offrande à Vénus par son ordre.

PEYREHORADE. À merveille ! Mais turbul, qu’en faites-vous ? Qu’est-ce que turbul ?

PROSPER. Turbul m’embarrasse fort. Je cherche en vain quelque épithète connue de Vénus qui puisse m’aider. Voyons, que diriez-vous de turbulenta ? Vénus qui trouble, qui agite… Vous vous apercevez que je suis toujours occupé de son expression méchante. Turbulenta, ce n’est point une trop mauvaise épithète pour Vénus. (Il cherche à se convaincre lui-même de son explication.)

PEYREHORADE. Vénus turbulente ! Vénus la tapageuse ! Ah ! Vous croyez donc que ma Vénus est une Vénus de cabaret ? Point du tout, monsieur ! C’est une Vénus de bonne compagnie. Mais je vais vous expliquer ce turbul… (Il se rend compte qu’il a parlé un peu trop, fort, regarde autour de lui comme pour vérifier qu’ils ne sont pas épiés puis glisse doucement à Prosper.) Au moins vous me promettez de ne point divulguer ma découverte avant l’impression de mon mémoire. C’est que, voyez-vous, je m’en fais gloire de cette trouvaille-là… Il faut bien que vous nous laissiez quelques épis à glaner, à nous autres pauvres diables de provinciaux. Vous êtes si riches, messieurs les savants de Paris !

PROSPER. Je vous fait la promesse solennelle de ne jamais avoir l’indignité de vous voler votre découverte.

PEYREHORADE. J’en suis fort aise ! (Il reprend de l’énergie.) Turbul, monsieur, lisez turbulnerae.

PROSPER. Je ne comprends pas davantage.

PEYREHORADE (parle très vite). Écoutez bien. À une lieue d’ici, au pied de la montagne, il y a un village qui s’appelle Boulternère. C’est une corruption du mot latin turbulnera. Rien de plus commun que ces inversions. Boulternère, monsieur, a été une ville romaine. Je m’en étais toujours douté, mais jamais je n’en avais eu la preuve. La preuve, la voilà ! Cette Vénus était la divinité topique de la cité de Boulternère ; et ce mot de Boulternère, que je viens de démontrer d’origine antique, prouve une chose bien plus curieuse, c’est que Boulternère, avant d’être une ville romaine, a été une ville phénicienne ! (Il s’arrête pour reprendre sa respiration, Prosper a très envie de rire.) En effet, turbulnera est pur phénicien. Tur, prononcez tour. Tour et sour, même mot n’est-ce pas ? Sour est le mot phénicien de Tyr, la grande ville portuaire de l’ancienne Phénicie. Bul, c’est Baal ! Bâl, Bel, Bul, légères différences de prononciation. Quant à Nera, cela me donne un peu de peine. Je suis tenté de croire, faute de trouver un mot phénicien, que cela vient du grec néros, humide, marécageux. Ce serait donc un mot hybride. Pour justifier néros, je vous montrerai à Boulternère comment les ruisseaux de la montagne y forment des mares infectes. D’autre part, la terminaison Nera aurait pu être ajoutée beaucoup plus tard en l’honneur de Nera Pivesuvia, femme de Tetricus, laquelle aurait fait quelque bien à la cité de Turbul. Mais, à cause des mares, je préfère l’étymologie de néros. (Il sort un cigare, d’un air satisfait.) Mais laissons les Phéniciens, et revenons à l’inscription. Je traduis donc: « A Vénus de Boulternère Myron dédie par son ordre cette statue. ».

PROSPER. Halte là, monsieur. Myron a consacré quelque chose, mais je ne vois nullement que ce soit cette statue.

PEYREHORADE. Comment ! Myron n’était-il pas un fameux sculpteur grec ? Le talent se sera perpétué dans sa famille : c’est un de ses descendants qui aura fait cette statue. Il n’y a rien de plus sûr.

PROSPER. Mais je vois sur le bras un petit trou. Je pense qu’il a servi à fixer quelque chose, un bracelet, par exemple, que ce Myron donna à Vénus en offrande expiatoire. Myron était un amant malheureux. Vénus était irritée contre lui : il l’apaisa en lui consacrant un bracelet d’or. Remarquez que fecit se prend fort souvent pour consecravit. Ce sont termes synonymes. Je vous en montrerais plus d’un exemple si j’avais sous la main Gruter ou bien Orelli. Il est naturel qu’un amoureux voie Vénus en rêve, qu’il s’imagine qu’elle lui commande de donner un bracelet d’or à sa statue. Myron lui consacra un bracelet… Puis les barbares ou bien quelque voleur sacrilège…

PEYREHORADE. Ah ! Qu’on voit bien que vous avez fait des romans ! Non monsieur, c’est un ouvrage de l’école de Myron. Regardez seulement le travail, et vous en conviendrez.

(Entre Pauline.)

PAULINE. Monsieur Eugène, monsieur Eugène ! Il y a là deux fermiers qui souhaitent s’entretenir avec vous.

PEYREHORADE. La méchante heure pour venir quémander ! Excusez-moi, mon cher hôte, mais j’ai affaire ailleurs. Nous nous retrouverons plus tard. (Il sort rapidement.)

SCÈNE 3

(Prosper reste seul, en compagnie de Pauline. Elle s’assoit à côté de lui, face à la statue, et prend son air le plus aguicheur.)

PAULINE. Admirable morceau que cette idole, hein ?

PROSPER. Oui, extraordinaire même. M. de Peyrehorade a fait là une belle trouvaille. (Il aperçoit un caillou par terre, se lève pour le ramasser.)

PAULINE. Qu’est-ce que c’est ?

PROSPER. Une pierre. Il semblerait que la belle Vénus ait été attaquée par des malfrats. (Il s’approche de la statue et cherche le point d’impact, qu’il découvre par une trace blanche au dessus du sein.)

PAULINE. Elle n’est pas abîmée quand même ? M. de Peyrehorade deviendrait fou.

PROSPER. Non, Pauline, non. Mais c’est étrange, la pierre a laissé deux traces. L’une au dessus du sein, l’autre quasiment sur la paume de sa main droite. Pourtant il est quasiment impossible que le caillou ait rebondi à ces deux endroits…

PAULINE. Elle l’a peut-être ramassée, qui sait !

(À l’autre bout de la scène, on aperçoit de nouveau Alphonse. Prosper le regarde.)

PROSPER. Veuillez m’excuser, Pauline. (Il se lève et s’approche d’Alphonse. Pauline le regarde faire, puis elle commence à le suivre.)

PAULINE. M. Prosper, attendez ! M. de Peyrehorade…

ALPHONSE (il la coupe). M. de Peyrehorade n’en voudra pas à son fils de s’entretenir avec son invité. (Gentiment.) Retournez à la maison, Pauline, je crois qu’on vous attend.

PAULINE. Mais, M. Alphonse …

ALPHONSE. S’il vous plaît. (Elle soupire, puis fait demi-tour. On l’entend marmonner.) Je ne souhaitais pas vous embarrasser avec cela, vous aviez l’air si occupé avec père autour de cette statue. Mais mère a insisté pour que je vienne vous parler.

PROSPER. Bien sûr, je vous écoute.

ALPHONSE. Voilà, j’ai récemment fait l’acquisition d’une calèche à bas prix. Et je voulais avoir votre avis. Mon père dit que c’est un objet d’art, mais je crains que ce ne soit que de la camelote.

PROSPER. Est-elle en bon état ? Était-ce une bonne affaire ?

ALPHONSE. Une fort bonne affaire, à ce que j’en crois. Et oui, elle est en excellent état. Je la donnerai ensuite à ma fiancée. Cela devrait lui plaire. Vous la verrez aujourd’hui. Je ne sais pas si vous la trouverez jolie.

PROSPER. La calèche ?

ALPHONSE (il rit). Non. Ma fiancée. Vous êtes difficiles, à Paris. Mais tout le monde, ici et à Perpignan, la trouve charmante. Le bon, c’est qu’elle est fort riche. Sa tante de Prades lui a laissé son bien ! Oh ! Je vais être fort heureux.

PROSPER (gêné). Oui… Je n’en doute pas. Puis-je la voir … la calèche ?

ALPHONSE. Avant cela … J’aurais une question plus personnelle… Vous qui vous connaissez en bijoux… Comment trouvez-vous ceci ? C’est l’anneau que je lui passerai au doigt demain.

(Il tire de son petit doigt une grosse bague enrichie en diamants.)

PROSPER. Le travail m’a l’air ancien. Elle semble avoir été retouchée pour enchâsser les diamants. (Il lit l’inscription.) Sempr’ab ti. Toujours avec toi. C’est une jolie bague. Mais ces diamants ajoutés lui ont fait perdre un peu de son caractère.

ALPHONSE. Oh ! Elle est bien plus belle comme cela. Il y a là pour douze cent francs de diamants. C’est ma mère qui me l’a donnée. C’était une bague de famille, très ancienne… du temps de la chevalerie. Elle avait servi à ma grand-mère, qui la tenait de la sienne. Dieu sait quand cela a été fait.

PROSPER. L’usage à Paris, est de donner un anneau tout simple, ordinairement composé de deux métaux différents, comme de l’or et du platine. Tenez, cette autre bague, que vous avez à ce doigt, serait fort convenable. Celle-ci est si grosse qu’on ne pourrait mettre un gant par-dessus.

ALPHONSE. Oh ! Madame Alphonse s’arrangera comme elle voudra. Je crois qu’elle sera bien contente de l’avoir. Douze cent francs au doigt, c’est agréable. (Il montre la petite bague.) Cette petite bague-là, c’est une femme à Paris qui me l’a donnée un jour de mardi gras. Ah ! Comme je me suis bien amusé quand j’étais à Paris, il y a deux ans ! Bon, allons dont voir cette calèche. Nous nous en servirons tout à l’heure pour aller en ville. Vous viendrez avec nous, comme ami de la famille.

(Ils sortent.)

SCÈNE 4

(Dans la salle principale de la maison, Louise fait son entrée. Derrière elle, Pauline porte les affaires.)

LOUISE. J’ai le cœur serré, Pauline, lourd comme un roc. Si je ne me mariais pas demain, je jurerais que c’est ce corset.

PAULINE. Tenez-vous donc tranquille, mademoiselle. Et sachez qu’il n’est pas beau de jurer quand on est une noble dame.

LOUISE. J’ai si peur de ne pas être à la hauteur, de le décevoir. Et s’il me trouvait laide ? M’épouserait-il quand même ? C’est ma tante de Prades qui a arrangé ce mariage, et voilà qu’elle me quitte maintenant, en de si pénibles circonstances. Je ne sais comment me comporter, quels sont les usages à respecter pour faire bonne figure. Dois-je être joyeuse quand ma parente vient de trépasser ? Ou faut-il porter le deuil jusqu’à l’autel ? Ce serait de mauvais augure. Si au moins j’avais pu repousser la noce. Mais qu’aurait-on dit de moi ? Puisque je perds une tante il me faut prendre un mari. Et je ne veux point mourir vieille fille, sans jamais avoir connu l’amour.

PAULINE (ironique). Hein ! Il est beau l’amour de ces hommes-là ! Vous comprendrez bien vite que c’est votre dot plus que votre visage qui les fait tomber comme des mouches.

LOUISE. Oh ! Quelle malheur que d’être née riche !

PAULINE. C’est un malheur dont je vous aurais bien volontiers délivrée, parbleu.

LOUISE (elle s’observe dans le miroir). Regarde donc ce faciès, ces traits que j’ai hérités de ma pauvre mère. Les trouves-tu si peu harmonieux ? Si disgracieux au point qu’aucun homme ne puisse les regarder sans défaillir ? Pourtant je n’ai pas l’impression d’être si mal faite. Je suis jeune, j’ai la poitrine encore ferme, la taille fine. Ma tante disait souvent que Vénus m’avait dotée de ses plus beaux attraits. Je serai une bonne épouse, fidèle et dévouée. J’accomplirai ma tâche avec abnégation, sois en certaine, Pauline. Oh, je l’aimerai. Comment faire autrement ? M. Alphonse est, n’est-ce pas, plutôt bel homme. Et on le dit excellent joueur de paume. Je ne pense pas être mal tombée. Demain, Pauline, demain je deviendrai madame Alphonse de Peyrehorade. Je serai belle aux yeux d’un homme, au moins une fois. Oh, quelle joie !

PAULINE. Mademoiselle, la calèche est prête. Il faut y aller.

LOUISE. Très bien, je vais descendre.

SCÈNE 5

(Quand Louise est sortie, Pauline se prend à rêver devant les robes de la jeune femme. Basile la rejoint.)

BASILE. Tu veux que j’te dise une bonne chose, ma biquette ? C’est bien qu’ils soient tous allés à Puygarrig, comme ça ça nous laisse la maison rien que pour nous-mêmes. Et ça me donne de l’idée, peuchère !

PAULINE (elle rit). Basile, voyons, soyons sages.

BASILE. La sagesse, c’est ce qui perd l’homme. Moins en on sait, mieux on se porte. (Le jeu devient une parodie de sensualité.) Regarde-toi comme tu as bonne mine.

PAULINE (coquette). Ah bon, tu trouves ?

BASILE. Hmm, et ce petit nez que j’adore !

PAULINE. Quel coquin tu fais !

(Ils s’embrassent.)

BASILE. La Vénus, elle est vivante, tu sais. L’autre soir, je lui jette un caillou, et voilà qu’elle me le relance !

PAULINE. Mais oui !

BASILE. Le gars qui était avec moi, il a eu peur, il a couru mais je voulais l’affronter moi. Je suis pas une mauviette. Je lui aurais montré de quel bois je me chauffe à cette idole de malheur ! Mais pour pas le laisser tout seul, moi j’ai couru avec lui. Soûl comme il était il serait tombé dans le fleuve !

PAULINE. Mon lézard, comme t’y es courageux ! (Elle l’embrasse.)

BASILE. Tais-toi. (Couchés sur la table de la cuisine, ils entament ce qui pourrait ressembler à un jeu sexuel, lorsqu’un bruit retentit.) Qu’est-ce que c’est, ça ? T’as pas dit qu’on était seuls ?

PAULINE. Chut, ça doit être le vent, embrasse-moi. (Ils recommencent quelques instants, puis on entend un nouveau bruit.)

BASILE. Et Ezequiel ? Il n’est pas parti lui.

PAULINE. Si, il est en ville. Il ne reviendra pas avant demain. (Encore un autre bruit.)

BASILE. Ah non hein ! Je serai pas tranquille tant que j’aurai pas été voir.

PAULINE. Mais mon lézard… Je viens avec toi !

(Ils sortent, l’un derrière l’autre.)

SCÈNE 6

(Dans le jardin, avant le départ de la calèche. Au centre, Alphonse murmure à l’oreille de Louis, qui rit. À un bout, Prosper les observe.)

PROSPER (pour lui-même). Quel dommage qu’une si aimable personne soit riche, et que sa dot la fasse rechercher par un homme indigne d’elle !

(Agathe vient s’asseoir près de lui.)

AGATHE. Vous nous excuserez encore, mon cher hôte, de vous infliger ces convenances qui doivent être pour vous d’un ennui si profond !

PROSPER. Point du tout, je me fais une joie d’assister au mariage de monsieur Alphonse, demain. À Paris nous aurions plus de superstition, vous savez. Personne n’oserait prendre femme un vendredi. Vous êtes bien esprits forts en Roussillon !

AGATHE. Mon Dieu ! Ne m’en parlez pas. Si cela n’avait dépendu que de moi, certes on eût choisi un autre jour. Mais Eugène l’a voulu, et il a fallu lui céder. Cela me fait de la peine pourtant. S’il arrivait quelque malheur ? Il faut bien qu’il y ait une raison, car enfin pourquoi tout le monde a-t-il peur du vendredi ?

(Peyrehorade les rejoint, deux verres à la main. Il en tend un à Prosper.)

PEYREHORADE. Vendredi, c’est le jour de Vénus ! Bon jour pour un mariage ! Vous le voyez, mon cher collègue, je ne pense qu’à ma Vénus ! Parole d’honneur, c’est à cause d’elle que j’ai choisi le vendredi. Demain, si vous voulez, avant la noce, nous lui ferons un petit sacrifice ; nous sacrifierons deux palombes, et si je savais où trouver de l’encens …

AGATHE. Fi donc, Eugène ! Encenser une idole ! Ce serait une abomination ! Veux-tu que tout le monde nous charrie dans le pays ?

PEYREHORADE. Au moins, tu me permettras de lui mettre sur la tête une couronne de roses et de lis ? Manibus date lilia plenis. Donnez des lis à pleines mains, comme disait Virgile. Vous voyez, monsieur, la charte de Louis-Philippe est un vain mot. Nous n’avons pas la liberté des cultes, dans ce pays ! (Il attrape une fourchette sur la table, se lève et la frappe doucement contre son verre pour attirer l’attention. Il prend son air grave.) Oyez, oyez ! Je prends l’initiative, chers hôtes, de ce discours qui devrait normalement revenir à la maîtresse de maison. Hélas, madame de Prades nous a quittés il y a deux semaines. Elle laisse derrière elle des voisins, des domestiques, des amis affligés par son décès, mais surtout une nièce qu’elle adorait, qu’elle élevait comme sa propre fille et qui est aujourd’hui une femme. C’est dans ce chagrin, Louise, que demain je te conduirai jusqu’à l’autel. Tous nous savons que la situation n’est pas propice à la célébration d’une noce, mais il faut aller de l’avant, en particulier maintenant. Louise, ici tu es parmi les tiens et je crois parler au nom de tous les Peyrehorade, au nom de toute la communauté d’Ille en disant que tu es la bienvenue dans la famille. (Il lève son verre, l’assemblée applaudit, émue. Louise a les larmes aux yeux, Alphonse lui passe le bras derrière les épaules.) Bon, passons aux choses sérieuses. (Son air reprend de la vivacité.) Demain, tout le monde devra être prêt et en toilettes à dix heures précises. Nous viendrons en voiture depuis Ille. Le mariage civil aura lieu dans la mairie du village, et la cérémonie religieuse dans la chapelle du château. Puis nous retournerons à Ille pour le déjeuner. (Un silence gêné, il a lancé cela très rapidement. Il relève son verre.) Aux futurs mariés !

SCÈNE 7

(On retrouve Basile et Pauline, effrayés par le bruit qu’ils ont entendu, l’un derrière l’autre. Pauline tient une lanterne. Sauf indication contraire, ils parlent en voix blanche.)

PAULINE. Tu es sûr que ça vient de là-dedans ? C’est la chambre de M. Prosper.

BASILE. L’archéologue de Paris que j’ai raccompagné tantôt ?

PAULINE. Lui-même !

BASILE. Mais qu’est-ce qu’il ferait là, peuchère ? M’sieur de Peyrehorade a bien dit hier qu’il l’invitait au mariage.

PAULINE. Qu’est-ce j’en sais, moi, il a peut-être refusé, parbleu ! (Elle colle son oreille à la porte.) Je n’entends rien.

BASILE. Laisse donc écouter ! Tu me gênes ! (Elle se pousse.)

(Un temps.)

PAULINE. Alors ?

BASILE. Chut !

(Un temps.)

PAULINE. Toujours rien ?

BASILE. Tais-toi, je n’arrive pas à me concentrer !

(Un temps.)

PAULINE. Dis-moi si tu entends quelque chose !

(A partir d’ici, les personnages ne parlent plus en voix blanche.)

BASILE. Mais comment veux-tu que j’entende quoi que ce soit si tu ne t’arrêtes pas de piailler et de jacasser tout le temps !

(On entend un grand bruit provenant de la chambre. Pauline se cache de nouveau derrière Basile.)

BASILE. Tu l’as entendu, là ?

PAULINE. M. Prosper ? M. Prosper, c’est vous ? Répondez si vous êtes là, je vous en prie ! (Un temps.) Bien, il ne dit rien. C’est que ce n’est pas lui.

BASILE. Alors que fait-on ?

PAULINE. Entre ! C’est peut-être un brigand ?

BASILE. Comment, maintenant ? Sans arme ?

PAULINE. Mais mon lézard, tu as bien affronté la Vénus hier, non ? Qu’est-ce qu’un gredin peut bien te faire, hein ?

BASILE. Oui, mais…

PAULINE. Il n’y a pas de mais qui tienne !

(Pauline pousse Basile dans la pièce et recule de quelques pas.)

BASILE. Mais il n’y a personne ici ! La chambre est totalement vide !

(Pauline le pousse et entre.)

PAULINE. Comment ? Mais alors… ?

(A l’autre bout de la scène surgit un bruit.)

PAULINE. Écoute, on dirait que ça vient de là-bas maintenant ! Allons voir, vite.

(Ils sortent. Dès que la scène est vide, on aperçoit une silhouette vêtue de noir qui sort de la chambre de M. Prosper. Elle traverse la scène, sûre d’elle.)

TROISIÈME JOURNÉE

SCÈNE 1

(Au petit matin, on retrouve Prosper, assis devant la Vénus. Il a un crayon à la main. Il tente en vain de dessiner son visage. À ses côtés, Peyrehorade fait les cent pas.)

PROSPER. C’est incroyable, j’ai beau recommencer, je ne parviens pas à en saisir l’expression…

PEYREHORADE. C’est un chef d’œuvre, un chef d’œuvre. Impossible de la dessiner. Ah ! Voilà mon futur marié de fils ! Alphonse ! (Alphonse apparaît, dans son costume de marié, en gants blancs, souliers vernis, une rose à la boutonnière.) Mon grand, viens donc embrasser ton vieux père ! Comme tu es beau !

(Alphonse sourit, s’assoit et regarde le travail de Prosper.)

ALPHONSE (lui glisse à l’oreille). Vous ferez le portrait de ma femme ? Elle est jolie aussi.

PEYREHORADE. Chers amis, permettez-moi de vous fausser compagnie. Les derniers préparatifs d’une noce, vous savez ce que c’est. Rendez-vous à dix heures ! Alphonse, essaye de ne te pas te salir, veux-tu. (Il sort.)

PROSPER. Votre père m’a l’air plus anxieux que vous.

ALPHONSE. Il l’est sans doute. Il a horreur que quelque chose lui échappe, en particulier en un jour comme celui-ci. J’ai parfois l’impression que c’est son mariage qu’il est en train de préparer.

PROSPER. Il veut que vous soyez heureux. (Un temps.) Je pense que vous le serez, avec elle.

ALPHONSE. Louise ? Oui, c’est une femme… docile. Nous nous entendrons bien. (Désignant la statue.) Et elle ? Quel genre de femme aurait-elle fait, selon vous ?

(Entrent Basile, Pauline et Ezequiel, une bouteille à la main.)

PROSPER. Le genre qui vous mène par le bout du nez, qui vous fait fuir une armée par un simple clin d’œil. Une femme fatale, une dominatrice. (Ils rient de manière complice.)

ALPHONSE. Dommage qu’elle ne soit que de bronze, n’est-ce pas ? (Basile et Ezequiel se lèvent pour jouer.) On dirait qu’une partie de jeu de paume se prépare. C’est un espagnol qui est arrivé avant-hier. Il n’est que neuf heures et demie. Ma mère n’est même pas encore coiffée… Cela vous tente ?

(Prosper regarde son croquis.)

PROSPER. De toute façon, je ne terminerai pas mon dessin aujourd’hui.

(Alphonse ôte son habit et enfile une veste que lui tend déjà un coéquipier en bout de scène. Il enfile des sandales et retrousse ses manches.)

ALPHONSE. Venez, monsieur Prosper. Il faut soutenir l’honneur du pays.

PROSPER. Je ne suis pas très doué, je vous ferai perdre à coup sûr. Je préfère regarder !

ALPHONSE. Comme vous voudrez ! Basile, la raquette !

SCÈNE 2

(La scène du jeu de paume est une scène très visuelle et chorégraphiée. Prosper reste assis près de Pauline et Basile. Le jeu démarre. Ezequiel lance une balle qu’Alphonse ne parvient pas à rattraper.)

ALPHONSE. C’est cette maudite bague qui me serre le doigt et me fait manquer une balle sûre !

(Prosper se lève pour lui venir en aide, mais déjà Alphonse a quitté le terrain. Il se dirige vers la statue.)

PROSPER. Donnez-la moi.

(Il passe la bague au doigt de Vénus puis revient.)

ALPHONSE. Maintenant, à nous de jouer. La plaisanterie a assez duré, il faut nous ressaisir si nous voulons gagner la partie.

(Il marque plusieurs fois. Ezequiel est vaincu.)

ALPHONSE. Nous ferons d’autres parties, mon brave, mais je vous donnerai quelques points d’avance ! (Il veut lui serrer la main, l’Espagnol refuse.)

EZEQUIEL (d’une voix étouffée). Me lo pagarás.

SCÈNE 3

(Peyrehorade entre en trombe et brise le triomphe de son fils.)

PEYREHORADE. Qu’est-ce que ce cirque ? Je suis fort étonné, mon fils, de ne point te trouver à présider aux apprêts de la calèche neuve. Regarde-toi, tu es tout en sueur et la raquette à la main, le jour de tes noces ! Va vite te changer.

ALPHONSE. Mais père…

PEYREHORADE. Entends-tu ce que je te dis ? (Alphonse sort.) On ne fait pas attendre sa future, tout de même. Qu’en-dira-t-on dans le pays ! Mon fils n’a décidément rien dans la tête. Et vous tous, je vous prierai de rentrer ! La partie est terminée, il n’y a plus rien à voir ici. Allez, partez ! (Les deux équipes s’éloignent.)

PROSPER. Il est jeune…

PEYREHORADE. Oui, mais à son âge, monsieur Prosper. Une honte, une honte ! J’espère que la petite Puygarrig lui mettra du plomb dans la cervelle ! Allez, en route, nous avons assez perdu de temps. (Prosper se retourne vers la statue.)

PROSPER. Bien, je te dessinerai une autre fois.

(Ils sortent.)

SCÈNE 4

(Agathe est déjà là, elle attend. Prosper et Peyrehorade arrivent.)

AGATHE. Eugène ! Eugène ! Ton fils est en retard, tout le monde l’attend. Louise est à l’entrée de l’église, dépêche-toi de la rejoindre. (Peyrehorade commence à avancer.) Ta cravate ! Ta cravate ! (Elle lui remet sa cravate puis le laisse partir.) Voilà.

PROSPER. Détendez-vous, madame, tout se passera bien.

AGATHE. C’est facile à dire, pour vous. Même le jour de ses noces mon Alphonse m’aura irrité ! Quand il s’agit de déplaire à ses parents, cet enfant a beaucoup d’idées.

PROSPER. Peut-être que ce n’est plus un enfant ?

AGATHE. Alphonse ? Un adulte ? J’aimerais encore être là pour le voir la pipe à la bouche éduquer ses enfants ! (Elle rit.) Il ne pense qu’à boire et s’amuser, boire et s’amuser.

ALPHONSE (entrant). Est-ce de moi dont vous parlez en des termes si peu élogieux ?

AGATHE. Alphonse ! Mais enfin, que t’est-il passé par la tête ? Bon… Les dieux puissent-ils être cléments envers toi ! Reprends-toi, ta future ne restera pas ici jusqu’à l’automne.

(Elle sort.)

ALPHONSE. Il paraît qu’elle n’était pas comme cela avant. Père m’a souvent dit que c’était une fêtarde, quand il l’a épousée. Probablement s’est-elle assagie !

PROSPER. Vous devriez l’écouter, au moins aujourd’hui. Votre mariage la rend extrêmement nerveuse.

ALPHONSE. Vous avez sans doute raison. Bien, M. Prosper, je resterais bien bavarder avec vous, mais j’ai une mariée qui m’attend !

PROSPER. Vous sentez-vous prêts ?

ALPHONSE. Oui, j’ai … Quelle brioche ! J’ai oublié la bague ! Je l’ai mise au doigt de la Vénus pour pouvoir jouer et je l’ai oubliée. Que le diable l’emporte ! Ne le dites pas à ma mère au moins. Peut-être qu’elle ne s’apercevra de rien.

PROSPER. Comment ? Vous ne l’avez pas récupérée ?

ALPHONSE. Non, lorsque mon père est arrivé, je suis parti immédiatement.

PROSPER. Vous pourriez envoyer quelqu’un.

ALPHONSE. Bah ! Mon domestique est resté à Ille. Et ceux-ci, je ne m’y fis guère. Douze cent francs de diamants ! Cela pourrait en tenter plus d’un. D’ailleurs que penserait-on ici de ma distraction ? Ils se moqueraient trop de moi. Ils m’appelleraient le mari de la statue… Pourvu qu’on ne me la vole pas ! Heureusement que l’idole fait peur à mes coquins. Ils n’osent l’approcher à longueur de bras. Bah ! Ce n’est rien, j’ai une autre bague. (Il retire l’autre bague, celle qui vient de Paris.)

AGATHE (entrant). Alphonse ! S’il te plaît !

(Ils sortent.)

SCÈNE 5

(On entend sonner les cloches de l’église. Dans une pénombre similaire à celle de la première scène, Vénus apparaît. Les voix du prêtre et de la statue se superposent.)

VÉNUS. Maintenant mon frère et ma sœur, vous allez vous engager mutuellement devant l’Église et devant Dieu, qui lit au fond des cœurs et qui connaît nos plus secrètes pensées. Vous, Alphonse de Peyrehorade, vous déclarez devant Dieu et devant son Église que vous avez prise pour femme Louise de Puygarrig/Vénus, ici présente. (On doit entendre les deux noms en simultané.) Vous promettez en même temps de l’aimer, de la protéger, de lui demeurer attaché dans la santé et dans la maladie, dans la prospérité et dans la détresse, et de lui rester fidèle, comme c’est le devoir d’un bon mari envers sa femme, et comme Dieu vous le commande dans sa Parole. En conséquence de vos déclarations et de vos promesses, nous vous reconnaissons unis par le mariage à la face de l’Église, et nous implorons solennellement la bénédiction de Dieu sur ces liens légitimes et sacrés. Mon frère et ma sœur, levez-vous maintenant pour confirmer devant Dieu et devant son Église, votre résolution d’être unis par le mariage.

SCÈNE 6

(Dans le jardin des Peyrehorade, les jeunes mariés se baladent pendant que les invités finissent d’arriver.)

LOUISE. Je suis heureuse d’être devenue votre épouse.

ALPHONSE. Et moi d’être devenu votre époux. Je regrette seulement, belle Louise, que cela ait dû se faire en des temps si durs pour vous.

LOUISE. Hélas on ne choisit pas à l’avance le jour de son décès. Ma tante aurait adoré assister à ce jour. Mais va ! Parlons d’autre chose. Il n’y a pas de temps difficile quand il s’agit d’amour.

ALPHONSE. D’amour ? Alors vous m’aimez ?

LOUISE. Comme il convient d’aimer son époux, oui, je le présume. J’espère ne jamais vous décevoir.

(Il l’embrasse.)

LOUISE (désignant la Vénus). Qu’est-ce que c’est ?

ALPHONSE. Euh… Une Vénus que mon père a trouvé en terre. Il semblerait que ce soit un antique, une statue des plus belles qui aient jamais été réalisées.

LOUISE. Elle est belle. Et méchante, dirait-on.

(Louise s’approche de la statue, fascinée.)

LOUISE. Cave amantem…

ALPHONSE. Prends garde à celui qui t’aime, d’après mon père. Mais je ne suis pas certain que la traduction soit exacte.

(Elle monte sur le socle et caresse le visage de la statue.)

ALPHONSE. Que faites-vous ?

LOUISE. Venez, il y a de la place pour deux. Je veux lui confier notre mariage.

(Alphonse est réticent, il cherche sa bague du bout des yeux, sans parvenir à la voir. Il finit par rejoindre son épouse.)

LOUISE. Donnez-moi votre main. (Elle lui prend la main et la porte à la poitrine de la Vénus.)

ALPHONSE. Est-ce que c’est bon ?

LOUISE (elle rit). Attendez. Vous ne croyez pas à ces choses-là ?

ALPHONSE. Je vous trouve bien païenne, pour une femme qui vient de confier son amour à Dieu. (Il redescend.) Nous devrions rentrer, on risque de se demander où nous sommes partis.

(Elle le suit à contrecœur.)

SCÈNE 7

(Tout le monde est à table, Louise et Alphonse arrivent.)

ALPHONSE. Une seconde. Asseyez-vous, je vous rejoins tout de suite.

(Louise va s’asseoir, Prosper se lève et se dirige vers elle.)

PROSPER. Puis-je m’asseoir un moment à vos côtés ?

LOUISE. Je vous en prie.

PROSPER. C’était un beau mariage. Il faut dire que vous faites une très jolie mariée. (Elle rougit.) Mes sincères condoléances… pour votre parente.

LOUISE. J’aurais aimé, vous savez, qu’elle soit à mes côtés aujourd’hui…

(Alphonse entre, il vient s’asseoir près de son épouse, de l’autre côté.)

ALPHONSE. Je vois que vous avez déjà fait la connaissance de M. Prosper. Père dit qu’il est le plus illustre archéologue de la capitale !

LOUISE. Vous venez donc de Paris ?

PROSPER. Oui, je… Je suis uniquement ici le temps d’une visite d’Ille. Le coin regorge de merveilles encore inconnues des savants de la capitale.

LOUISE. Vous auriez aimé ma tante. Il n’y avait pas plus fine connaisseuse de Puygarrig qu’elle. Elle connaissait les environs mieux que personne !

PROSPER. Je suis sûr que c’était une personne exceptionnelle. (Pour lui-même.) Tout comme vous…

LOUISE. Ça l’était, oui…

ALPHONSE. M. Prosper… Quand on se lèvera de table… Que je puisse vous dire deux mots.

(Prosper se lève, vient se placer près du mari.)

PROSPER. Vous sentez-vous indisposé ?

ALPHONSE. Non.

PEYREHORADE. Chers convives, chers mariés, c’est le moment de couper la jarretière !

(Les mariés se lèvent, Prosper reste où il est.)

AGATHE (vient s’installer près de Prosper). C’est un antique usage, chez nous. On coupe la jarretière de la mariée par morceaux et on les distribue aux jeunes gens pour qu’ils en ornent leur boutonnière.

(Louise monte sur une chaise, Alphonse saisit un couteau et commence à la découper. Vient Pauline, qui fait la distribution. Louise rougit.)

PEYREHORADE. Qu’est-ce donc, mes amis ? Le vin que j’ai bu me fait-il voir double ? Il y a deux Vénus ici… (Alphonse regarde son père d’un air effrayé.) Oui, il y a deux Vénus sous mon toit. L’une, je l’ai trouvée dans la terre comme une truffe, l’autre, descendue des cieux, vient de nous partager sa jarretière. Mon fils, choisis de la Vénus romaine ou de la catalane celle que tu préfères. Le maraud prend la catalane, et sa part est meilleure. La romaine est froide, la catalane enflamme tout ce qui l’approche.

AGATHE. Eugène…

PEYREHORADE. Oh oui, je crois que j’ai assez parlé comme cela. Santé ! (Ezequiel rentre, tous se taisent. Les parents emmènent la jeune mariée.)

EZEQUIEL. Ne vous interrompez pas pour moi, je ne fais que passer. (Il se sert une coupe de vin.)

SCÈNE 8

(Alphonse rejoint Prosper à l’extérieur. Celui-ci s’allume un cigare. On entend un morceau de harpe provenant de l’intérieur.)

ALPHONSE. Belle soirée, n’est-ce pas ?

PROSPER. Sans aucun doute. En prendrez-vous un ? (Il lui propose un cigare.)

ALPHONSE. Non, merci. Le dernier verre n’est pas très bien passé. (Il rit.) Entendez-vous cette mélodie, M. Prosper ? C’est mon épouse qui joue. Elle charme toute l’assemblée.

PROSPER. C’est une femme ravissante que vous avez là. Prenez-en soin.

ALPHONSE. Vous allez vous moquer de moi, mais je ne sais ce que j’ai… Je suis ensorcelé ! Le diable m’emporte !

PROSPER. Vous avez bu trop de vin de Collioure, mon cher monsieur Alphonse. Vous savez pourtant qu’on ne peut guère faire attendre le devoir conjugal.

ALPHONSE. Je ne songeais pas à cela. C’est quelque chose de bien plus terrible. Vous savez bien… Mon anneau…

PROSPER. Eh bien ? On l’a pris ?

ALPHONSE. Non.

PROSPER. En ce cas, vous l’avez ?

ALPHONSE. Non … je … je ne puis l’ôter du doigt de cette diable de Vénus.

PROSPER. Bon ! Vous n’avez pas tiré assez fort.

ALPHONSE. Si fait ! Mais la Vénus … elle a serré le doigt.

PROSPER. Quelle histoire ! Vous avez trop enfoncé l’anneau. Demain vous l’aurez avec des tenailles. Mais prenez garde de gâter la statue.

ALPHONSE. Non, vous dis-je. Le doigt de la Vénus est retiré, reployé. Elle serre la main, m’entendez-vous ? C’est ma … femme, apparemment. Puisque je lui ai donné l’anneau. Elle ne veut plus me le rendre.

PROSPER. Vous êtes complètement ivre, monsieur Alphonse. Allez plutôt vous reposer.

ALPHONSE. Vous êtes antiquaire, monsieur, vous connaissez ces statues-là… Il y a peut-être quelque ressort, quelque diablerie que je ne connais point… Si vous alliez voir ?

PROSPER. Volontiers. Venez avec moi.

ALPHONSE. Non, je … J’aime mieux que vous y alliez seul.

(Il rentre en titubant.)

SCÈNE 9

(Prosper est seul.)

PROSPER. Quel gâchis ! Une fille si belle et si pure abandonnée à un ivrogne brutal. J’aurais dû rejeter l’invitation. Il n’y a rien que je hais plus que les mariages de convenance. Un maire revêt une écharpe tricolore, un curé une étole, et voilà la plus honnête fille du monde livrée au Minotaure ! (Un temps. Il se remet de ses émotions. Au cours de ce monologue, le spectateur doit se douter de l’intérêt que Prosper porte à Louise.) Deux êtres qui ne s’aiment pas, que peuvent-ils se dire dans un pareil moment, que deux amants achèteraient au prix de leur existence ? Une femme peut-elle aimer un homme qu’elle aura vu grossier une fois ? Monsieur Alphonse méritera bien d’être haï. J’aurais été un bien grand sot, tiens, d’aller vérifier ce que me disait un homme ivre ! Peut-être, d’ailleurs, a-t-il voulu me faire quelque méchante plaisanterie pour apprêter à rire à ces honnêtes provinciaux. Un doigt en bronze qui se replie… (Il rit. Pendant ce temps, on entend les portes s’ouvrir et se fermer, les voitures partir, des pas dans l’escalier.) Les invités commencent à partir. C’est le moment du coucher. La pauvre fille doit être troublée et mal à son aise ! (Il va se coucher, un livre à la main. Le silence règne puis on entend des pas très lourds ans l’escalier.) Quel butor ! Je parie qu’il va tomber dans l’escalier. (Il commence à lire mais s’assoupit très vite.)

SCÈNE 10

(Louise et Alphonse entrent dans ce qui semble être la chambre conjugale.)

LOUISE. Voilà, nous sommes arrivés. Couchez-vous là.

ALPHONSE. Je regrette de vous infliger cela le soir de nos noces. (Elle s’assoit près de lui.) J’aurais aimé que cela se passe autrement.

LOUISE. Pourquoi avez-vous bu autant, Alphonse ? Est-ce que quelque chose ne va pas ? (Il baisse la tête.) Alphonse… Je suis votre femme, je peux tout entendre.

ALPHONSE. Hélas, je crains que cela ne soit du ressort d’aucune femme. Ou plutôt, si…

LOUISE. Comment ? Il y a une autre femme ? C’est cela que vous essayez de me dire ? Oh mon Dieu ! Vous m’épousez tandis que vous en aimez une autre. (Elle s’écarte légèrement.)

ALPHONSE. Mais non…

LOUISE. Je sens tout à coup comme mon esprit s’éclaire, comme les choses prennent un sens. Oh Alphonse ! Et moi qui croyais que…

ALPHONSE. Taisez-vous, vous êtes bête ! (Elle s’indigne.) Non, enfin…

LOUISE. Bête ? Vous me traitez de bête ? C’en est trop, je défaille. (Elle s’assoit sur la chaise face au lit.) Quel genre d’homme êtes-vous, Alphonse ? Oh Seigneur, quel genre d’homme ai-je pris pour mari ?

ALPHONSE. Demain vous comprendrez…

LOUISE. Comprendre ? Mais que reste-t-il de plus à comprendre ? Vous m’avez trompée, Alphonse, en prenant ma main devant l’autel !

ALPHONSE. Vous vous emportez !

LOUISE. Si seulement ma tante avait été là, elle m’aurait empêché de commettre pareille injure à son nom. Vous êtes abominable. Et je suis bien heureuse que ce vin de Collioure vous révèle à moi sous votre véritable identité. Abjecte et monstrueux.

ALPHONSE. La Vénus…

LOUISE. Taisez-vous, je n’ai point l’envie de vous voir, pas plus que de vous entendre.

ALPHONSE. Louise… Elle est vivante. Je vous en prie. Je n’ai rien pu faire pour l’arrêter. Sauvez-vous tant qu’il est encore temps.

LOUISE (pour elle-même). Que dites-vous ? Vous délirez. Pauvre garçon. Il ne mérite tout de même pas que je le laisse ainsi. Pauline est peut-être encore levée. Sans doute saura-t-elle quelque remède. (Pour Alphonse.) Venez.

ALPHONSE. Je ne peux pas bouger, Louise.

LOUISE. Reprenez-vous, enfin, pour l’amour de Dieu.

ALPHONSE. Je n’y arriverai pas. Prosper. Prosper pourra tout vous expliquer. Demandez-lui de l’aide.

LOUISE. M. Prosper dort probablement à cette heure-ci. Toute la maisonnée est couchée. Et nous devrions en faire de même.

ALPHONSE. Ne gaspillez pas votre salive. Partez.

LOUISE (indignée). Vous êtes véritablement un grossier personnage.

(Elle sort.)

SCÈNE 11

(Alphonse reste quelques instants seul dans la chambre, étendu sur le lit.)

ALPHONSE. Louise ? Louise, c’est vous ?

(Pas de réponse. La porte de la chambre s’ouvre sur une ombre. On revoit la même silhouette vêtue de noir que l’on a aperçu pendant toute la pièce. Mais cette fois-ci, elle ne se cache plus. Doucement, elle fait tomber sa capuche.)

ALPHONSE. Non… C’est impossible. Vous êtes le diable ! Sortez, ne me faites pas de mal ! Je vous en supplie, je suis un jeune marié. Je vous vouerai un culte jusqu’à ma mort, si c’est ce que vous souhaitez. (La Vénus s’approche lentement.) Je renierai les autres dieux, je ferai tout ce que vous voulez. Par pitié, laissez-moi. (La Vénus a un rictus méchant.) J’ai de l’argent, si c’est ce que vous voulez, j’ai beaucoup d’argent, je peux vous bâtir un temple, comme vous n’en avez jamais eu auparavant. S’il vous plaît…

(La Vénus est déjà au pied du lit, Alphonse pleure comme un enfant, totalement démuni. La Vénus fait tomber son manteau noir, elle est nue en-dessous. Elle monte sur le lit et commence à chevaucher Alphonse nonchalamment.)

VÉNUS. Couche avec moi, puisque tu m’as épousée aujourd’hui. Je suis Vénus, au doigt de laquelle tu as passé ton anneau, et je ne te le rendrai pas.

ALPHONSE. Non ! Au secours ! À l’aide ! Je vous en supplie, non ! Non !

(La Vénus se baisse pour embrasser son mari, qui se débat dans un dernier cri. Noir sur le plateau.)

SCÈNE 12

(Alertée par le bruit, Louise revient dans la chambre, où toutes les lumières sont désormais éteintes. Elle appelle en vain dans le noir.)

LOUISE. Alphonse ? Alphonse, vous avez crié. Que se passe-t-il ? Pourquoi n’y a-t-il plus de lumière ? (Elle allume une petite lampe à pétrole qui éclaire très peu.) Je ne vois rien. Alphonse, répondez, par pitié.

(Une autre lampe s’allume du côté de Vénus, elle est d’une intensité plus forte et permet de distinguer à peine le visage de la statue.)

LOUISE. Mais qui êtes… Oh Seigneur ! Mais comment est-ce possible…

VÉNUS. Faites en sorte que l’on recueille ses membres pour les enterrer au pied du Mont Olympe, à Leibèthres. Et que sa tête continue à chanter mon amour jusque dans son tombeau. Quant à vous, priez les Douze pour votre rédemption, et peut-être prendrai-je pitié de celle qui fut veuve avant que d’être femme.

(La lumière devient de plus en plus forte, presque aveuglante. Louise voit enfin le corps d’Alphonse.)

LOUISE. Oh, est-il… mort ? Alphonse ! Parlez-moi ! Monstre, vous l’avez tué. (Elle se précipite sur le lit. Vénus et Louise sont très proches l’une de l’autre. Elles se toisent.) Achevez-moi, puisque vous m’avez déjà pris mon cœur. (Elle s’évanouit. Noir.)

QUATRIÈME JOURNÉE

SCÈNE 1

(Le jour se lève, on voit arriver Agathe. Elle remarque la porte ouverte de la chambre et entre.)

AGATHE (elle a un cri désespéré). Ah ! Mon fils ! Mon fils ! (La chambre nuptiale se remplit soudain de monde. Cris de stupeur et de crainte, agitation générale. Alphonse est couché sur le lit, à demi vêtu. Peyrehorade vient, choqué. Il commence à s’agiter sur lui pour le réveiller. On déplace Louise.)

PEYREHORADE. Alphonse ! Voyons, Alphonse, ouvre les yeux, ton père te parle. Allez, mon grand.

(Entre Prosper, en courant.)

PROSPER. Mon Dieu ! Qu’est-il donc arrivé ? (Tout le monde s’écarte, il s’approche du lit et soulève le corps.) Il est déjà raide et froid. (Il le déshabille un peu plus et voit des marques. Au pied du lit, il voit la bague et la ramasse. Il aperçoit Louise, évanouie.) Oh non ! Louise ! Mademoiselle !

PAULINE (agenouillée près de la jeune femme). Elle respire encore, je crois qu’elle est simplement évanouie.

(Prosper lui prend le pouls.)

PROSPER. Portez-la dans la chambre de monsieur et madame en attendant qu’elle reprenne connaissance. (Il s’approche de Peyrehorade.) Vous avez encore une fille, vous lui devez des soins (Les parents sortent, Prosper reste seul avec le corps.) C’est étrange, ces meurtrissures à la poitrine, un bâton ou une barre de fer n’auraient pu faire cela. C’est comme s’il avait été étreint par un cercle de fer… A Valence, les tueurs à gage se servent de longs sacs de cuir remplis de sable fin pour assommer leurs victimes. Mais nous sommes loin de Valence. À moins que… Oh non !

(Il se met à observer partout, à la recherche d’une trace d’effraction.) Il n’y a trace d’effraction nulle part, c’est impossible. Il a plu toute la nuit, à l’extérieur aucune empreinte n’a dû subsister. (Entre la servante, Prosper perd ses moyens.) Pauline ?

PAULINE. Je venais voir si vous aviez besoin de quelque chose, monsieur Prosper ?

PROSPER. Comment va Louise ? Je veux dire… madame Alphonse ?

PAULINE. Elle vient de se réveiller, monsieur. Le docteur est avec elle. Elle est très confuse pour le moment. Monsieur le procureur du roi vient d’arriver de Perpignan. En ville le bruit a vite couru et on l’a appelé. Il veut recevoir sa déposition et les nôtres.

(A l’extérieur des tintements retentissent, la cloche sonne les dix heures.)

PROSPER. Très bien. Appelez-moi lorsqu’il sera arrivé. Je vais descendre au jardin.

SCÈNE 2

(Dans le jardin, Peyrehorade fait les cent pas. Il est abattu, on a l’impression qu’il a vieilli d’une traite.)

PROSPER. Monsieur, puis-je vous demander de cesser de marcher un instant ? J’ai bon espoir de repérer encore la trace de notre meurtrier.

PEYREHORADE. Vous perdez votre temps, la pluie n’a laissé que des remords…

PROSPER. Attendez… Regardez. Ces pas-là sont profondément imprimés dans la terre. Il y en a dans deux directions contraires, mais sur une même ligne. (Il continue à avancer.) On en voit depuis la haie jusqu’à la porte de la maison. Probablement ceux d’Alphonse lorsqu’il est parti récupérer l’anneau au doigt de la statue.

PEYREHORADE. L’anneau ? Mais quel anneau ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

PROSPER (continuant à suivre le fil de sa pensée). Mais à cet endroit la haie est moins fourrée qu’ailleurs. Il se peut que les meurtriers soient entrés par là. (Il s’arrête pour regarder la statue, elle est encore plus maléfique qu’avant.)

PEYREHORADE. Je ne suis pas sûr de bien vous suivre, M. Prosper. Si vous savez quelque chose…

PAULINE (entrant). Permettez-moi de vous interrompre, monsieur le procureur du roi est là.

(Entre le procureur du roi.)

LE PROCUREUR DU ROI. Messieurs, je vous présente toutes mes condoléances. Sachez que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour punir les coupables de ce crime affreux.

PEYREHORADE. Vous tombez bien, M. Prosper semble avoir des confessions à faire. (À Prosper.) J’espère sincèrement pour vous que vous n’êtes lié ni de près ni de loin à l’assassinat de mon Alphonse. (Il sort, décontenancé. Le procureur du roi examine lentement Prosper. Ils s’assoient.)

LE PROCUREUR DU ROI. Bien, je vous écoute.

PROSPER. Hier matin, aux environs de neuf heures et demies, un groupe de jeunes gens est venu faire une partie de jeu de paume sur le terrain de M. de Peyrehorade. Alphonse était un très bon joueur, il n’a pas résisté à l’envie d’un match. Son adversaire était un Espagnol arrivé la veille, que la défaite n’a fait qu’irriter. Ils ont le sang chaud, comme on dit, et avant de partir, cet homme a menacé M. Alphonse. Je ne voudrais point porter de fausses accusations, mais s’il s’avérait qu’il avait voulu prendre sa revanche plus tôt que prévu ? J’ai entendu dire qu’à Valence, on se servait de sacs de cuir dont la marque pourrait ressembler fort aux contusions que porte M. Alphonse.

LE PROCUREUR DU ROI. En effet… Vous êtes très bon, vous auriez pu faire carrière. (Il allume un cigare et en propose un à Prosper.)

PROSPER (il sourit). Hélas, je regrette avoir à mettre en application ce genre de connaissances… (Un temps.) Il y a autre chose. Hier, M. Alphonse n’était pas en forme. Pour jouer, il a ôté son alliance et l’a passé au doigt de l’antique que son père a trouvé en terre récemment. Après le mariage, il m’a juré être incapable de la lui ôter. Je ne l’ai pas cru, il était ivre… Madame Alphonse vous aura-t-elle appris quelque chose d’intéressant ?

LE PROCUREUR DU ROI. Oh… Cette malheureuse jeune personne est devenue folle. Elle prétend que c’est la Vénus de bronze qui a commis le forfait. Elle affirme l’avoir vue. Je crains qu’elle n’ait perdu la raison, si vous voulez mon avis ! Bien, monsieur, j’ai un criminel à rechercher. Si cet Espagnol est encore dans la région, je lui ferai cracher le morceau.

(Ils se saluent. Peyrehorade entre à nouveau.)

PEYREHORADE. Alors, vous … ?

PROSPER. Où est Louise ? Je dois lui parler.

PEYREHORADE. Madame se repose. Son entretien avec le procureur l’a fatiguée, elle ne recevra plus personne aujourd’hui.

(Louise entre.)

LOUISE. Il le faut pourtant. Laissez-moi seule avec monsieur Prosper, je vous en prie.

PEYREHORADE. Mais Louise…

LOUISE. S’il vous plaît.

(Peyrehorade et le procureur du roi sortent.)

SCÈNE 3

(Prosper et Louise se regardent. Il s’approche d’elle, ses mains caressent son visage et sa nuque.)

PROSPER. Racontez-moi ce que vous avez vu.

LOUISE. Ils croient tous que je suis devenue folle… Mais je l’ai vue, j’en suis sûre, M. Prosper. Elle m’a parlé comme je vous parle. Ses grands yeux noirs… Qui ressemblent aux yeux d’un chat. Doux et méchants à la fois. Je les vois … toujours. Encore maintenant je les vois.

PROSPER. Henri, appelez-moi Henri. Que s’est-il passé exactement ?

LOUISE. Alphonse et moi étions dans la chambre, il avait trop bu, il s’est allongé sur le lit et s’est mis à délirer. Je me suis absentée pour chercher de l’aide. Quelques minutes plus tard, j’ai entendu la porte s’ouvrir. J’ai d’abord cru qu’il s’était levé, qu’il essayait de me rattraper. Mais il n’y eut aucun bruit, pas un mot, rien. Je me suis alors décidée à faire demi-tour, pour voir ce qui se passait. La pièce était entièrement dans le noir, on y voyait peu. Alphonse était toujours couché, mais elle était là, elle le chevauchait, elle l’étreignait de toutes ses forces. Mon mari étouffait. C’était elle, la Vénus de bronze, la statue de monsieur de Peyrehorade. C’est elle qui a tué mon mari. J’étais tétanisée, incapable de dire ou faire quoi que ce soit. La Vénus s’est alors relevé, elle m’a regardé et m’a enjoint d’inhumer ses restes au pied du mont Olympe. Puis j’ai perdu connaissance. Je sais que cela a l’air fou, mais c’est la vérité. C’est la Vénus, cette statue est maudite. Il faut nous en débarrasser avant qu’elle ne fasse de mal à quelqu’un d’autre. Elle se vengera sans doute si on ne lui obéit pas.

PROSPER (marmonnant). Prends garde à toi si elle t’aime…

LOUISE. Que dites-vous ?

PROSPER. Louise, la mort de votre mari arrive peu de temps après celle de votre tante, je comprends que vous soyez affectée. Mais il faut vous ressaisir, vous ne devez pas baisser les bras. J’ai ici quelque chose qu’Alphonse aurait aimé vous donner… (Il sort la bague de sa poche et la lui passe au doigt.)

LOUISE. Je vous remercie mais j’ai déjà une alliance.

PROSPER. C’est une longue histoire qui ne vous intéresserait sûrement pas, mais sachez que c’est celle-ci qu’il aurait voulu que vous portiez. Quant à la statue…

LOUISE. Vous ne me croyez pas, Henri ? Non, ce n’est pas vrai. Vous êtes mon dernier espoir. Je ne suis pas folle, je vous le jure. Aidez-moi, Henri, aidez-moi. (Elle se jette à son cou.)

PROSPER. Ce que je crois, c’est que tout ceci n’est qu’une mascarade, une vulgaire mise en scène destinée à vous faire passer pour folle. L’assassin de monsieur Alphonse a fait d’une pierre deux coups. Réfléchissez: vous êtes le seul témoin du crime. Le meurtrier n’a laissé aucune trace d’effraction. En vous mettant hors d’état de nuire, il élimine ainsi la dernière personne susceptible de remonter jusqu’à lui. Le crime parfait. Si les gens vous croient folle, la justice ne donnera pas suite à votre témoignage.

LOUISE. Mais c’est affreux ! Alors vous voulez dire que la statue que j’ai vue était une personne bien réelle… maquillée ?

PROSPER. Je n’affirme rien pour le moment. Mais c’est l’hypothèse la plus probable.

LOUISE. Pourtant je l’ai reconnu… Son regard. Il ne trompe personne. Elle l’a plongé dans le mien, j’ai senti son air maléfique et vicieux.

PEYREHORADE (entrant). Monsieur Prosper, c’est assez pour aujourd’hui. Laissez cette jeune personne se reposer à présent. Pour votre gouverne… l’Espagnol est là.

SCÈNE 4

(Ezequiel est assis, le procureur du roi debout en face de lui, l’interroge. Peyrehorade et Prosper restent dans le coin de la pièce.)

LE PROCUREUR DU ROI. Vous savez que vous êtes accusé d’un crime grave, d’un meurtre. Celui de Monsieur Alphonse de Peyrehorade pendant sa nuit de noces. D’après un témoin, vous l’auriez menacé hier après une partie qu’il aurait emportée.

EZEQUIEL (calme). C’est vrai. Ce n’est pas un secret. Il a gagné une partie, je me suis juré de lui faire perdre la prochaine.

LE PROCUREUR DU ROI. Vous prétendez n’avoir rien à voir avec cet assassinat ?

EZEQUIEL. Un Aragonais, vous savez, lorsqu’il est outragé, n’attend pas au lendemain pour se venger. Si j’avais cru que Monsieur Alphonse eût voulu m’insulter, je lui aurais sur-le-champ donné de mon couteau dans le ventre.

LE PROCUREUR DU ROI. Vous aggravez votre cas ! Vous, comparez ses souliers avec les empreintes de pas dans le jardin. (Il s’adresse à Basile.)

BASILE. Moi ? Bien, monsieur. (Ezequiel attrape son ami par le bras et lui murmure quelque chose à l’oreille.)

LE PROCUREUR DU ROI. Puis-je vous parler en privé, monsieur Prosper ? (Ils s’éloignent.) Cet Aragonais est un homme bien famé, fort connu dans le pays. Le fait d’être fort mauvais perdant ne fait pas de lui un assassin.

PEYREHORADE (les rejoignant). Monsieur, je me suis entretenu avec l’hôtelier chez qui cet homme est logé. Il assure qu’il a passé toute la nuit à frotter et à médicamenter un de ses mulets qui était malade.

BASILE. Les souliers que vous m’avez donnés sont beaucoup trop grands, monsieur.

LE PROCUREUR DU ROI. Bien. Je crois que le destin aura joué en votre faveur, Monsieur. Vous êtes libre. La justice vous présente ses plus sincères excuses. (Ils se serrent la main, Ezequiel sort.)

SCÈNE 5

(On retrouve Prosper devant la statue. Il essaye de comprendre. Le procureur du roi le rejoint.)

LE PROCUREUR DU ROI. Elle est belle, n’est-ce pas ? J’ai du mal à croire qu’une telle créature ait pu commettre un meurtre aussi affreux. (Il rit.)

PROSPER. Vous devriez vous méfier des apparences.

LE PROCUREUR DU ROI. J’ai interrogé tous les domestiques, personne n’a rien vu, rien entendu. J’ai bien peur, hélas, que nous ne découvrions jamais la vérité au sujet du meurtre de M. Alphonse.

PROSPER. Elle est peut-être sous nos yeux.

LE PROCUREUR DU ROI. Allons, monsieur Prosper, vous n’allez tout de même pas me dire qu’un historien de votre trempe croit à ce genre de superstitions ? Les statues ne s’animent pas, elles sont faites de pierre et le restent jusqu’à ce que le temps les détruisent.

PROSPER. Le témoignage de madame Alphonse a ébranlé toute la maison. Tout le monde y croit…

LE PROCUREUR DU ROI. Vous y croyez aussi ?

PROSPER. Je ne sais pas, je ne sais plus. Vous l’avez dit vous-mêmes, on ne saura jamais ce qui s’est passé dans cette chambre. Peut-être dans ces cas-là le mystère vaut-il mieux que la réalité…

LE PROCUREUR DU ROI. Quoi qu’il en soit, l’emprisonnement de cette statue ne ramènera pas le jeune Alphonse. Sa veuve ne s’en remettra pas. (Un temps.) Cave amantem… Mon latin est trop rouillé pour que je puisse le décoder. Prends garde à … celui qui t’aime ?

PROSPER. Possible. Voilà un autre mystère qui demeurera entier.

SCÈNE 6

(Les lumières s’éteignent, Vénus est seule sur scène. Un temps, puis elle descend de son socle. Elle n’est plus couverte par son manteau noir, on la voit très distinctement.)

VÉNUS. Voilà de quoi est fait le cœur de Vénus. Quoi qu’il en soit, je vous avais prévenu. À Ille le sort continua de s’acharner sur la maison. Louise se donna la mort un an plus tard. Monsieur de Peyrehorade mourut d’une étrange crise cardiaque quelques mois après sa belle-fille. Après sa mort, la veuve Peyrehorade fit fondre en cloche la statue que son mari s’était toujours entêté à conserver, et c’est sous cette nouvelle forme qu’elle sert à l’église d’Ille. Peut-être le mauvais sort poursuit-il ceux qui possèdent ce bronze. Du moins il est vrai que depuis que cette cloche sonne à Ille, les vignes ont gelé deux fois.

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